Article du Monde (abonnés) publié 12/6/2022 sur Jean-Jacques Camarra. Sujet qu’affectionne notre Nicolas à FR3 Pau Sud Aquitaine.

C’était un soir de juin 1983. « Je l’ai observée pendant près de quatre heures, jusqu’au coucher du soleil. Je pense que c’était une femelle. J’avais déjà trouvé des empreintes et des crottes, mais là, c’est inoubliable. En remontant un chemin pieds nus, je suis tombé sur elle, comme une star qui entre en scène. J’ai pu alors l’observer davantage, longuement, presque entrer dans son intimité en la voyant bouger, courir, sauter, manger… » De cette rencontre avec une ourse pyrénéenne, Jean-Jacques Camarra nourrira le récit de sa vie.

Photo : ANNIE LABAT/SALAMANDRE

Une vie passée dans la vallée d’Aspe, dans le Béarn (Pyrénées-Atlantiques). En 1981, il est embauché comme technicien supérieur au Centre national d’étude et de recherche appliquée sur les prédateurs et animaux déprédateurs, au sein de l’Office national de la chasse (ONC). Ancien professeur de technologie, il se passionne depuis 1978 pour cet « animal mythique ». « Je marchais beaucoup en montagne, je voulais être guide, se souvient-il. Mais, à cette époque, l’Etat voulait faire un recensement du nombre d’ours dans le massif. Mon profil leur a plu, j’ai été embauché à l’ONC. »

Sa mission ? Tenter de recenser la dizaine d’ours qui gambadent encore dans le massif et d’évaluer leur comportement. Depuis, il n’a cessé de pister, chercher et collecter des indices de présence de l’animal. Poils, crottes, empreintes et griffures, mais aussi observations visuelles, photographies ou vidéos, constituent les preuves de son passage. Sur un pin sylvestre planté non loin de sa cabane de toujours, au-dessus du village d’Etsaut, Jean-Jacques Camarra met au point une première technique. En y répandant de la térébenthine, il a constaté que l’ours, attiré par l’odeur, vient s’y frotter. Une « boîte aux lettres où il dépose ses avis de passage », dit-il. On y recueille alors les poils laissés, et un appareil photo, ou une caméra, fixé sur l’arbre pourra filmer le ballet de la bête.

Amour inconditionnel de la faune sauvage

Dès 1983, le réseau Ours brun est créé. Un travail de titan débute. Outre ces indices laissés sur les arbres, il s’agit de baliser des centaines de kilomètres de chemins et de sentiers – de cartographier la montagne, en somme. « On partait à la fin de l’hiver, pour chercher des traces dans la neige et détecter la présence simultanée d’ours de même taille », précise celui qui deviendra plus tard naturaliste, par passion absolue. Les empreintes sont moulées, comparées, stockées. Ces deux façons de repérer l’animal sont utilisées aujourd’hui encore. Un « suivi systématique » (observations et relevés d’activités sur des parcours déterminés) et un « suivi opportuniste » (signalements par des promeneurs, des bergers ou des membres du réseau), pour évaluer la population, qui donnent lieu à la publication d’un rapport annuel. Une évaluation, et non un comptage officiel. La montagne est vaste et l’animal, discret.

« La grande force de Jean-Jacques Camarra, c’est son côté affable, sa façon d’associer les divers intervenants et, bien entendu, son amour inconditionnel de la nature et de la faune sauvage », dit de lui Gérard Caussimont, président du Fonds d’intervention éco-pastoral, complice d’observations et de longues marches depuis 1974. Les évolutions technologiques, combinées aux programmes de réintroduction en provenance de Slovénie en 1996, permettent d’affiner les suivis. La pellicule argentique des appareils photo est remplacée par le numérique. Les analyses ADN progressent.

Une première mondiale

Pierre Taberlet, qui fut directeur de recherche au CNRS à Grenoble, au Laboratoire d’écologie alpine, a travaillé dès les années 1990 au côté de Jean-Jacques Camarra. « L’utilisation des poils comme source d’ADN a été une première mondiale, affirme-t-il. En amplifiant ces marqueurs, puis en les séquençant, nous avons pu déterminer le sexe des individus puis retrouver les liens de parenté. » La méthode est toujours utilisée pour déterminer les composantes des petites familles aux doux noms de Cannelle, Néré, Pépite ou Bambou. La grande tribu des ours comptait environ 70 individus en 2021, dont 6 dans les Pyrénées occidentales (Béarn, Navarre, Aragon), 62 dans les Pyrénées centrales (Comminges, Couserans, Val d’Aran, Catalogne, Andorre, Aude, Pyrénées-Orientales) et deux mâles passant d’un noyau à l’autre. « Mon petit favori, c’est Néré, que je suis depuis vingt ans », sourit Jean-Jacques Camarra. Ce mâle de 250 kilos environ, né dans les Pyrénées centrales, se balade depuis sur un territoire de 100 000 à 200 000 hectares, franchissant souvent la frontière avec l’Espagne, tout au bout de la vallée d’Aspe. « Un comportement type, une attitude de solitaire. Son fils, Canelito, ultime spécimen de souche pyrénéenne, également fils de Cannelle, qui a été tuée par un chasseur en 2004, rôde lui aussi dans les parages. »

Souvent solitaire, grand lecteur, contemplatif absolu, Jean-Jacques Camarra a publié plusieurs ouvrages sur ses expériences. Le dernier en date, Au pays de l’ours (La Salamandre, 240 pages, 19 euros), a été rédigé durant le confinement de 2020. Dans cette réflexion sur les relations entre l’homme et la nature, il revient parfois sur des épisodes marquants de cette vie auprès de l’animal sauvage. « L’ours est une espèce parapluie, un baromètre », estime Gérard Caussimont. Jean-Jacques Camarra aura été son infatigable scrutateur. Entre 2009 et 2019, Jérôme Sentilles a lui aussi beaucoup côtoyé le passionné. Technicien de recherche sur les grands carnivores au sein de l’Office français de la biodiversité, il fait partie de l’équipe ours basée près de Saint-Gaudens (Haute-Garonne). « Notre équipe a été renforcée, le réseau a été consolidé avec un animateur par département, et on travaille désormais avec des chiens qui repèrent les excréments. Mais, tout le boulot, c’est Jean-Jacques qui l’a imaginé et construit », insiste-t-il.

Vers la reconnaissance faciale

Avec près de 450 bénévoles répartis sur la chaîne pyrénéenne, ce sont aujourd’hui 56 itinéraires de prospection pédestre, équipés de pièges à poils et de pièges à empreintes, ainsi que 59 appareils photo/vidéo automatiques qui permettent de scruter l’animal. Olivier Gimenez, directeur de recherche au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CNRS-Montpellier), apporte une autre pierre à l’édifice construit : « Jean-Jacques Camarra a initié les liens entre écologie et statistiques, perception de la présence de l’ours et sciences humaines. »

Car l’autre force de Jean-Jacques Camarra a été de dédiaboliser la présence de l’ours, longtemps chassé dans les montagnes, et de tenter de toujours dialoguer avec « pro » et « anti ». La présence du plantigrade, puis ses réintroductions, dont les dernières, justement dans la vallée d’Aspe, en octobre 2020, alimentent toujours autant les tensions avec le monde pastoral. L’animal, qui se nourrit pourtant à 80 % de plantes ou de baies sauvages, ne rechigne pas à croquer quelques brebis, environ 600 par an sur l’ensemble du massif. « Les éleveurs et les bergers peuvent être furieux, parfois avec excès, mais il faut les comprendre, rappelle Jean-Jacques Camarra. Mon rôle a été aussi de faire de la pédagogie. L’ours est un animal sacré dont on a peur ou qu’on admire. J’ai toujours voulu transmettre et expliquer ces sentiments mitigés », conclut-il. Demain, ce sera peut-être la reconnaissance faciale qui sera utilisée. Les marqueurs ADN seront affinés et développés. Quant à Jean-Jacques Camarra, il devrait être sur une « sente », ces chemins escarpés qu’il affectionne tant. Ou au pied de ce pin sylvestre, où tout a commencé en 1978. Toutes griffes dedans.
Philippe Gagnebet (Toulouse, correspondant)

Updated/maj. 13-06-2022

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