Texte de réflexion autobiographique si beau de mon ami, ancien confrère Pierre Nicolas sur sa page FB, introspection personnelle, un peu triste et plus, avec lequel je partage tant de points.

Je me suis réveillé ce matin plus convaincu que jamais que la seule difficulté dans la vie c’est de durer.

Durer face au temps qui passe imperceptiblement un peu comme si au réveil je devais être fier d’avoir une nouvelle fois vaincu la nuit qui venait de s’écouler et qui ne m’avait pas emporté. C’est dangereux de vivre. On affronte tant de dangers et on se souvient. En général lorsqu’on commence a aborder ce genre de considération, c’est qu’on est soi même concerné par l’imminence de quelque chose de présumé catastrophique.

L’apparition d’une maladie, la disparition accidentelle d’un proche ou la publication prochaine d’un nouvel album de Myléne Farmer. Autant le dire ce n’est pas du tout mon cas Le temps qui passe m’a toujours inquiété. Enfant j’étais connu dans toute la ville d’ Arras pour ne jamais marcher. Tout au long de la Rue St Aubert, je courrais. Vite ou lentement à mon rythme mais toujours longtemps …. Personne ne me poursuivait mais j’avais remarqué qu’ainsi je perdais moins de temps dans mes déplacements ce qui m’en laissait plus pour jouer rêver ou dormir. Je pensais aussi qu’au bout de cette course métronomique, quelque chose de meilleur m’attendait et qu’ainsi je m’en rapprochais plus vite. C’était agréable et j’ai fait ça jusqu’à la fin de l’adolescence. Jeune adulte, ca m’est resté. Je ne laissais jamais rien trainer et je faisais tout « vite » comme si je vivais dans l’urgence. J’étais curieux de tout et je voulais tout comprendre ce qui au passage m’incitait à m’intéresser plus aux mystères des machines plutôt qu’au comportement de mes semblables.

En 1983 un nouveau 1er Ministre a été appelé a gouverner la France et j’ai découvert avec effroi que pour la 1ére fois de ma vie, un vieux (Laurent Fabius pour ne pas le nommer) était plus jeune que moi . Je me suis remis à penser a ma grand mère dont il ne m’était jamais venu a l’idée qu’elle n’avait été jeune et même accessoirement jolie. Elle avait forcément toujours été vieille ce qui est une conviction très stupide et j’en conviens très égoïste. J’ai longtemps fait un métier que j’adorais et ou le seul souci était là encore de « durer ». J’y ai mis toute ma droiture et ma loyauté. Il aura fallu pour en venir à bout le vice et la perversité d’une Direction ivre de son autorité pour m’obliger a mettre fin à mon propre temps.

Ce matin j’apprends la mort de Grichka Bogdanoff et cela me secoue. Je vous épargnerai les passerelles faciles sur Temps X le tremplin de jeunesse de ces jumeaux et sur leur transformation physique, les coinçant pour toujours quelque part entre Dorian Gray et une capsule temporelle…. Je les ai un peu connus en 1986. Ils étaient loin d’être sots et d’un abord des plus sympathiques. Ils m’ont longtemps parlé de leur grand mère. Partout ou ils passaient des filles se déchainaient. Ils tenaient des discours parfois ésotériques mais qui étaient cohérents car ils étaient intelligents. En dépit de leur transformation et de leurs déboires ils restaient « mes » Bogdanoff à moi. Je ne les ai plus jamais imaginés autrement. Le temps a parfois tendance à s’arrêter.

Il y a 10 minutes je suis sorti de ma douche. Francois Morel évoquait une vieille chanson de Graeme Allwright. Elle s’intitulait « Qui a tué Davey Moore » Ils ‘agissait de la vieille histoire d’un boxeur américain mort sur le ring. Les couplets présentaient les alibis des organisateurs des parieurs de l’entraineur des journalistes bref de tous ceux qui s’exonéraient tour a tour de leur responsabilité collective. Je n’imaginais jamais que cette chanson puisse un jour ressurgir de mon passé. Elle est si vieille et pourtant . Francois Morel en a fait un parallèle avec le suicide récent de Dinah Gonthier adolescente victime d’une campagne raciste et lesbophobe. Ce n’était ni la faute de l’Éducation nationale ni celle des réseaux sociaux ni celle des partis politiques qui excluent ou des harceleurs qui condamnent. Comme une permanence du temps à presque 60 ans d’intervalle. Dans le Monde, tout le reste a changé, sauf lui, le Temps qui nous attend .

Updated/maj. 30-12-2021

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