Post le 23/11/2021 sur FaceBook de Henri Lacassagne, retraité et raconteur de pays à Aiguillon, d’après Pierre Deffontaines « Les hommes et leurs travaux dans les pays de Moyenne Garonne ». Texte reproduit avec son accord. Auquel j’ai ajouté des photos de mes archives.

Marcel Pagnol en son temps a chanté la transhumance des Alpes vers la Camargue. De nos jours, la transhumance des bovins en Aubrac ou autres régions est fortement médiatisée et suivie du grand public avec une pointe de nostalgie tant ces pratiques issues de la nuit des temps nous rattachent à nos racines terriennes .

Je pense que beaucoup de nos contemporains sont loin d’imaginer que nos régions Garonnaises ou de basse vallée du Lot servirent de décor à ces pratiques ancestrales jusqu’à la Première Guerre. Dans les vallées d’Aspe et d’Ossau en Béarn les troupeaux sont très nombreux à parcourir les estives qui suffisent à leur bonheur durant l’été, mais l’hiver venu les herbages récoltés dans les basse vallées sont réservés aux gros bovins, ou aux chevaux, élevages plus lucratifs .

Alors,sitôt les vendanges terminées le troupeau composé entre 100 et 200 têtes se met en branle cap au Nord. Le berger appuyé sur son bâton, un gros baluchon sur le dos ouvre la marche aidé par ses fidèles Borders qui gardent un œil attentif sur les bêtes.Longeant l’ancienne voie romaine de la Ténarèze, rejoignant Eauze puis Nérac sur des chemins aujourd’hui parcourus par nos amis randonneurs,ils arrivent chez nous en Novembre. Ils longent la vallée, s’étendent jusqu’à Villeneuve évitant les terres argileuses des plateaux (les molasses) où le piétinement abîmerait le sol.

Une belle expérience que nous avons partagé avec nos petites filles: aller à la rencontre d’une transhumance près de Fumel le 11 février 2018. Le troupeau appartient à la famille Issaly et leur exploitation familiale près de Gramat dans le Lot. Ils étaient venus faire brouter leurs “brebis aux lunettes noires” dans des vergers à Condezaïgues en Lot et Garonne. Puis ils commençaient le voyage retour, sur une distance de 110 kilomètres, passant par Fumel [Photos de M.Ransom]

Le « biarnés » c’est ainsi qu’on l’appelle (le Béarnais) est attendu par le paysan du cru, il va s’établir entr’eux un rapport gagnant gagnant. Dans nos vallées faciles à travailler,la terre est trop précieuse pour la consacrer à de l’herbe, il n’y a donc pas d’élevage,et donc … pas de fumure alors les bêtes vont y pourvoir. Le troupeau est la plus formidable usine de transformation de matière , de recyclage et de travail du sol ,comme l’homme n’en a jamais inventé !!! En traversant les champs ,les vignes les vergers, les moutons broutent les mauvaises herbes vertes ou sèches, les pattes émiettent, et ameublissent le sol et derrière… c’est la fumure en continu!!! Pour la nuit, le paysan a prévu un enclos, à l’intérieur, il a étalé la paille des moissons qui, nuit après nuit sera fumée par les déjections. Plus tard après mûrissement, ce fumier sera repris, étalé dans les champs et enfoui. Le passage du troupeau dans les semis de céréales est réglementé et surveillé. Il peut être contre productif si les bêtes stagnent trop longtemps, dans lequel cas il peut détruire la culture au lieu de la favoriser.

Au berger le paysan offre le gîte et le couvert sans oublier la gamelle pour les chiens.
A la veillée, devant la cheminée on peut facilement imaginer les longues et enrichissantes discussions dans des patois légèrement différents, soulignées et ponctuées par le vin nouveau.

L’homme de la « bassure « conte les derniers caprices de Garonne ,son escapade à la foire de Bordeaux, les orages de l’été. Lui, le « montagnol », enchaine et les enfants sont tout-ouie. Il décrit la frénésie de ses moutons en arrivant à St Leger à l’idée de traverser Dame Garonne sur un grand pont car Garonne ici c’est autre chose que ces «pichots» qu’on appelle « gaves » au pays! Et puis le bonheur suprême pour ces bêtes:en posant leurs pattes sur la commune d’Aiguillon elles empruntent une route en leur honneur «La Route des Moutons « qui depuis le pont de Port de Pascau les amène à celui d’Aiguillon, après avoir admiré le château des Ducs et le grand mur Gallo-Romain… La flamme baissant , le vin ayant fait son effet, les yeux gonflés par la fumée, il faut songer à se séparer, alors soudain surgissent les histoires de montagne peuplées d’ours ou de loups féroces qui plongent les plus petits dans les jupes maternelles puis sous la couette douillette et rassurante. Alors, il ne reste plus aux grands qu’à se séparer pour une nuit de répit… Demain il fera jour !.

Ces troupeaux remontaient jusque dans les vignobles du Bordelais, de l’Entre-Deux Mers, et certaines années jusqu’à Royan ou Saintes. Fin Mars début Avril c’est le retour au pays, mais par un chemin différent qui longe Garonne le plus longtemps possible jusqu’à Layrac, où les îles et les Padouens offrent de généreux pâturages. Puis à travers l’Armagnac c’est le retour sous le « Bet Ceu dé Pau» (beau ciel de Pau) par Auch et Masseube .

Cette complémentaire union de la plaine et de la montagne s’est perpétué durant un millénaire et peut-être plus malgré les aléas climatiques et les soubresauts de l’histoire hélas si fréquents et douloureux dans nos contrées .On en trouve des traces dans des baux ruraux, des livres de coutumes,et multitude de documents .

Updated/maj. 10-12-2021

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