Article du Monde publié le 15 mai 2022 par Maroussia Dubreuil

Remarque personnelle : Succulente et magnifique collection de souvenirs de Canal, racontée par ses stars, d’Antoine de Caunes et des Nuls, de cette chaîne qu’on a tant appréciée en fans, abonnés sans réserve et dont l’esprit aujourd’hui a été cassé par un certain Bolloré, résultat la désertions d’abonnés – dont je fais partie. France 2 a repris le flambeau pour le Festival de Cannes mais rien ne sera comme avant!


Pendant vingt-huit ans, de 1993 à 2021, Canal+ fut la chaîne officielle de la grand-messe du septième art. Un mariage sous le sceau de l’impertinence et du glamour, pour le meilleur et pour le pire. Aujourd’hui, c’est au tour de France Télévisions et du jeune média Brut d’être la vitrine de l’événement qui démarre le 17 mai.

Un soir de mai 1995, aux alentours de 20 heures, à Cannes. Une forte détonation retentit sur la Croisette. Le ballon publicitaire d’Europe 1, installé sur le toit de l’hôtel Martinez, vient d’éclater. On a tiré en plein cœur sur le slogan « Europe 1, c’est la pêche ! », provoquant un départ de feu sur la terrasse du palace. A l’étage du dessous, Jeanne Moreau, chancelante, sort sur son balcon. Le regard vers le ciel, une main sur le cœur, elle croit que sa dernière heure est arrivée.

En contrebas, sur le plateau de « Nulle part ailleurs » (« NPA »), José Garcia et Antoine de Caunes ouvrent grand leurs yeux, comme deux enfants qui viennent de comprendre que le sketch qu’ils ont fomenté avec un artificier est en train de mal tourner. « Je vais aller en taule à cause de vous, hurle Patrick Scicard, le directeur du Martinez. Utilisation d’explosif pendant une manifestation publique, je vais en prendre pour dix ans ! Faut arrêter les conneries ! » Depuis que « NPA » est arrivée sur la Croisette, les pompiers la regardent quotidiennement, prêts à répondre à n’importe quelle situation d’urgence.

Cela fait deux ans que Canal+ est devenue la chaîne officielle du Festival de Cannes. Une vitrine chiquissime pour accompagner une success story : en 1992, avec 3,7 millions d’abonnés en France et plus de 1,6 à l’international, la chaîne cryptée a réalisé 1,2 milliard de francs de bénéfice net. En comparaison, celui de TF1 plafonne à 450 millions de francs. Canal+ vient aussi de déménager ses 1 247 salariés dans un nouveau siège de 45 000 mètres carrés en lisière du nouveau parc André-Citroën, dans le 15e arrondissement de Paris.

Gilles Jacob, le délégué général du Festival de Cannes, sait que cette chaîne dont tout le monde parle – « Et toi, t’as Canal ou t’as pas Canal ? » – peut l’aider à se démarquer de ses deux grands concurrents, la Mostra de Venise et la Berlinale, à Berlin. En 1993, la chaîne du cinéma est donc choisie pour produire et diffuser en exclusivité les cérémonies d’ouverture et de clôture, à hauteur de 5 millions de francs chacune. « Cela aurait pu être davantage mais Pierre Viot, le président du Festival, un ancien de la Cour des comptes, m’a demandé de calmer mes appétits, de peur que les pouvoirs publics réduisent notre dotation », explique Gilles Jacob, qui fera par la suite grimper l’addition. Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Comment France Télévisions s’est emparé du Festival de Cannes

L’idylle entre Canal+ et le Festival durera vingt-huit ans, jusqu’à ce que la « télé pas comme les autres » s’efface en 2022. Le 23 novembre 2021, France Télévisions et le média numérique Brut ont remporté le nouvel appel d’offres avec une contribution financière supérieure de 250 000 euros à celle de la chaîne détenue par Vincent Bolloré, ainsi que la promesse d’allumer un feu d’artifice sur tous les écrans.

Le prix du glamour

Le 13 mai 1993, pour sa première, diffusée en clair, la chaîne cryptée déploie un énorme dispositif technique qui n’a plus grand-chose à voir avec le rideau de scène que proposait jadis la télévision publique. Place à un décor blanc éclatant, deux grues et des caméras par dizaines pour valoriser le cinéma venu du monde entier. Le système est tellement sophistiqué qu’après la cérémonie d’ouverture, le public resté dans la salle doit patienter trente bonnes minutes avant de pouvoir assister à la projection inaugurale de Ma saison préférée, d’André Téchiné. Le temps pour les équipes de tout démonter. « On s’est fait pourrir par Gilles Jacob, à juste titre », reconnaît Olivier Cazes, directeur de production chargé des opérations spéciales de Canal+, qui parviendra à passer sous la barre des six minutes trente l’année suivante.

Pour rendre les cérémonies d’ouverture et de clôture le plus glamour possible, Canal+ cherche à attirer tout ce que le septième art compte de stars. Le prix à payer ? Se coltiner tous leurs caprices. A cette occasion, le rôle de maîtresse de cérémonie est créé. Jeanne Moreau officiera deux années de suite (plus une troisième, en 1997).

Une année, Jack Nicholson pose comme condition à sa présence sur la Croisette de voyager en avion privé. « J’en parle à Michel Denisot. Il me rappelle dix minutes plus tard en me donnant le feu vert », raconte Gilles Jacob. Finalement, Nicholson n’est pas venu parce qu’il était interdit de fumer dans le jet…

« Elle était exaspérante, on avait carrément engagé un garçon pour lui porter son sac à main et faire ses courses. Elle ne supportait pas qu’il arrive en retard d’une minute, raconte Valérie de La Rochebrochard, directrice adjointe des relations publiques de la chaîne. Un jour, elle lui a demandé d’aller lui acheter de l’Eau de Botot. Il était complètement désemparé… Il ne savait pas s’il fallait qu’il aille dans une quincaillerie, une boulangerie ou une pharmacie. » L’Eau de Botot ? L’ancêtre du rince-bouche, plébiscité au XVIIIe siècle par Louis XV.

En 1995, Carole Bouquet, qui succède à Jeanne Moreau, demande à être logée à l’Hôtel du Cap-Eden-Roc, l’annexe ultra-VIP d’Hollywood, à la pointe du cap d’Antibes, où elle laissera une note pharaonique. Après son passage, Canal+ décidera de ne plus prendre en charge les extras.

Une autre année, Jack Nicholson pose comme condition à sa présence sur la Croisette de voyager en avion privé. « J’en parle à Michel Denisot [le producteur des cérémonies]. Il me rappelle dix minutes plus tard en me donnant le feu vert, raconte Gilles Jacob. J’ai beaucoup apprécié ça durant ces années Canal+ : c’étaient des gens qui se décidaient en une seconde. » Finalement, Nicholson n’est pas venu parce qu’il était interdit de fumer dans le jet…

La logistique du Tour de France

« S’investir dans le Festival de Cannes était une manière de montrer que les films diffusés par Canal+ étaient choisis par des gens qui aimaient le cinéma », explique Michel Thoulouze, ex-membre du comité de direction de Canal. Sur la Croisette, en mai, pendant des années, c’est donc la grande invasion. « Une transhumance », « une armada avec la logistique du Tour de France », « une armée mexicaine », « Cecil B. DeMille Production », selon les mots d’anciens employés.

« J’étais obligé de me fâcher quand “Nulle part ailleurs” faisait des essais de micro dans une flambée de décibels. On ne pouvait plus s’entendre, au restaurant La Palme d’or, deux étoiles au Michelin, où le Festival a coutume d’inviter le jury à dîner. » Gilles Jacob, alors délégué général du Festival de Cannes

La chaîne mobilise 300 personnes, la moitié vient de Paris avec ses ordinateurs de service, l’autre a été spécialement recrutée pour l’occasion. Les 250 marionnettes des « Guignols », dont les plus célèbres sont créées en double, voyagent dans deux camions différents. En cas d’accident, PPD et Johnny pourront ainsi tout de même se produire. Sur place, les équipes communiquent par talkie-walkie et se déplacent avec des scooters prêtés par la chaîne « avec possibilité de rachat à prix intéressant », raconte Ariane Massenet, assistante d’Antoine de Caunes au début des années 1990.

La production investit le rez-de-chaussée du Martinez, loue une centaine de chambres pour son état-major, dont une vingtaine de suites, et installe sur la plage de l’hôtel un plateau de 500 mètres carrés : le barnum de « Nulle part ailleurs », émission présentée par Philippe Gildas et Antoine de Caunes. La nuit, il faut faire venir des bulldozers pour remettre du sable et consolider l’édifice qui subit les assauts d’une mer agitée.

« On avait aussi de grandes perches pour lacérer la toile tendue si notre anémomètre indiquait des vents à plus de 60 km/h », rapporte Olivier Cazes, à qui Alain De Greef, directeur des programmes, avait demandé le même niveau d’exigence que pour des émissions tournées en studio à Paris.

Un partenaire turbulent

La veille de l’ouverture de la première édition, Gilles Jacob prend très vite conscience que la cohabitation avec « NPA » va nécessiter la mise en place d’un certain nombre de règles de courtoisie. « J’étais obligé de me fâcher quand “Nulle part ailleurs” faisait des essais de micro dans une flambée de décibels, raconte-t-il. On ne pouvait plus s’entendre, au restaurant La Palme d’or, deux étoiles au Michelin, où le Festival a coutume d’inviter le jury à dîner. »

La toute première fois que « NPA » a été délocalisé à Cannes remonte à 1988. Et l’essai n’avait pas été concluant : faute de plancher, les tables et les fauteuils s’étaient enfoncés dans le sable, puis une tempête s’était levée. Philippe Gildas et son invité, le réalisateur Etienne Chatiliez, s’étaient alors rapatriés autour de la piscine du Martinez. C’est au fond de ce même bassin que, deux ans plus tôt, Michel Denisot avait interviewé Coluche, tous les deux en smoking, casque de scaphandre avec micro incorporé, dans l’émission « Zénith ».

« L’idée était de privilégier le show sur le talk. Il fallait que les requêtes restent raisonnables, pour autant qu’un lance-roquettes et une barque prête à couler dans la baie soient des demandes raisonnables. » Antoine de Caunes, ancien présentateur de « Nulle part ailleurs »

En 1988, après cinq jours d’intempéries, la production avait décidé de ne plus revenir sur la Croisette. Finalement, elle s’y aventure de nouveau en 1992, mais en limitant les risques et les frais en optant pour une structure gonflable. L’année suivante, la chaîne, désormais partenaire officielle du Festival, va débourser 1 million de francs par émission. Rapidement, « NPA » voit son audience grimper d’environ 50 %. Chaque soir, entre 19 heures et 21 heures, elle s’offre un coucher de soleil sur la Méditerranée et élabore un savant mélange des genres : les comédiennes Chiara Mastroianni et Carmen Chaplin croisent un ­chanteur vaudou avec un os dans le nez, l’acteur porno Rocco Siffredi, repéré aux Hot d’or, vient remplacer au pied levé Pedro Almodóvar qui a raté son avion, tandis que Sylvester Stallone échange amicalement avec sa marionnette des « Guignols ».

Pour électriser la soirée, Antoine de Caunes concocte les sketchs les plus improbables avec l’aide d’un artificier et de deux cascadeurs de cinéma recrutés le temps du Festival. « L’idée de départ était de privilégier le show sur le talk. Il fallait que les requêtes restent raisonnables, pour autant qu’un lance-roquettes, une barque prête à couler dans la baie ou un petit avion passant dans le ciel avec une banderole soient des demandes raisonnables, dit dans un sourire Antoine de Caunes. Un certain nombre d’acteurs américains, pourtant habitués de ce genre de show, se sont retrouvés sur notre plateau comme des lapins pris dans les phares d’une bagnole. »

Public schizophrène

A 19 heures, jusqu’à 5 000 personnes se pressent pour ovationner l’animateur et son complice, José Garcia, grimés en Richard Jouir et Sandrine Troforte, personnages qui marquèrent les débuts de leur duo mythique. « On avait l’impression de vivre la vie de Claude François alors qu’on était juste des trublions », dépeint Alexandra Kazan. Comme ses collègues, la présentatrice météo met en moyenne quinze minutes pour traverser les quelques dizaines de mètres de Croisette bondée qui séparent l’hôtel où elle séjourne et le plateau sur la plage.

« Gilles Jacob nous faisait savoir que tout ce cirque était attentatoire à la majesté du cinéma. Je crois qu’il était assez navré car il avait vraiment l’impression que c’était Mozart qu’on assassinait ou que c’était Orson Welles qu’on piétinait. » Laurent Chalumeau, ancien co-auteur des textes d’Antoine de Caunes

Pendant le direct, malgré un double barriérage, des badauds grimpent aux palmiers, d’autres attaquent par la mer avec des barges. « C’était très schizophrène, commente le critique de cinéma Gérard Lefort, qui fait alors le grand écart entre la direction des pages culture de Libération et sa chronique sur « NPA ». Des gens applaudissaient, d’autres nous insultaient et hurlaient sur les stars : “Tiens, v’là la pute !” On se faisait canarder de canettes de Coca vides et il fallait faire comme si de rien n’était, c’était bizarre. »

Vêtus de tee-shirts Canal+ qui les font passer pour des agents cool, des vigiles veillent au bon déroulé des opérations. « J’ai écumé pas mal de boîtes de sécurité pour éviter de recruter de méchants fachos », raconte Olivier Cazes. Le Palais s’inquiète. Il n’a pas prévu qu’un festival bis, à l’autre bout de la Croisette, encanaille son public.

« Gilles Jacob nous faisait savoir que tout ce cirque était attentatoire à la majesté du cinéma. Je crois qu’il était assez navré car il avait vraiment l’impression que c’était Mozart qu’on assassinait ou que c’était Orson Welles qu’on piétinait, confie Laurent Chalumeau, auteur d’Antoine de Caunes, qui fournit aussi de « la petite phrase » pour Bruce Willis, Robert Duvall, Willem Dafoe ou John Travolta lors des cérémonies. Il y avait d’un côté le cinéma bunkerisé dans son “Bunker” [le surnom du Palais] et, tout autour, une fête foraine, comme aux 24 Heures du Mans… »

La première de Lolo Ferrari

Un garçon fait particulièrement les frais de cette hystérie collective : multitâche, José Garcia officie en tant que responsable billetterie, assistant casting figuration, chauffeur de salle (de plage, en l’occurrence), gagman et drag-queen pour l’émission « NPA ». A 7 heures du matin, à peine remis des attouchements de la veille – « déguisé en Madonna, j’ai eu droit à une petite main de John Waters [réalisateur américain, pape du cinéma trash] pendant une danse hawaïenne » –, il est chargé de distribuer la centaine de places sur gradins pour le soir même. L’exercice est périlleux. « Les gens campaient la nuit, c’était tellement la foire d’empoigne que j’avais neuf gardes du corps, raconte-t-il. Plus tard, il a été décidé que le public les récupérerait au Palais. Mais même dans ces conditions, un gendarme s’est fait déchirer sa chemise. »

« NPA » fait littéralement main basse sur la Croisette et embrigade toute personne susceptible d’optimiser le show : des nudistes du coin, le chanteur de rhythm and blues Screamin’Jay Hawkins, qui donne un concert au même moment à Cannes, et toujours et encore des femmes irrésistibles, « à forte poitrine ».

« Un jour, de Caunes me dit : “Je veux une Niçoise blonde et bien bronzée avec des énormes nichons pour ce soir”, raconte Ariane Massenet. J’envoie deux personnes à sa recherche. Un peu plus tard, un type débarque au Martinez avec des diapositives de sa femme. C’était le mari et manageur de Lolo Ferrari. Antoine m’a bénie. Nous avons fait deux séquences avec elle, c’était sa première télé. Elle me disait qu’elle n’arrivait pas à dormir tellement sa poitrine était lourde… Elle était si gentille. »

Un autre jour, elle doit convaincre l’aérodrome de Cannes de faire voler au-dessus du plateau un avion traînant une banderole « Bohringer grosse tapette ». L’employé croit à un canular et raccroche. « J’ai dû lui expliquer que c’était une blague. » Massenet est à deux doigts de faire une « cannite » (en langage Canal+, un burn-out à Cannes, et plus concrètement : se cacher aux toilettes pour pleurer pendant que vos collègues lancent un avis de recherche sur talkie-walkie). L’aérodrome a cédé. The sky is not the limit.

Des équipes envahissantes

Sur la Croisette, les équipes de Canal+ sont de plus en plus souvent accusées d’arrogance. Même la police l’a constaté : le badge Canal+ arboré par les happy few est devenu plus important que celui du Festival. « On pouvait rouler à trois sur un scooter, sans casque, et les flics nous faisaient une escorte », témoigne Laurent Chalumeau.

Le 20 mai 1996, sous le titre « A Cannes, Canal Plus c’est Canal Trop », Libération compare le rayon de 500 mètres autour du Martinez à une zone réservée. « Vous êtes tranquillement en train de déjeuner, explique dans l’article un photographe à la journaliste Anne Boulay, et voilà que débarque un groupe de Canal recouvert de portables et de talkies-walkies qui hurlent des trucs à des collègues plus loin. Si vous leur demandez poliment de faire un peu moins fort, ils vous rétorquent immédiatement : “Qui t’es, toi ?” »

Dès 1994, avant de monter sur le plateau de « NPA », toutes les stars passent au Martinez, devenu l’hôtel incontournable auprès des attachés de presse d’Hollywood. Patrick Scicard, le directeur de l’établissement, est désormais prêt à faire preuve de la plus grande indulgence auprès des équipes de Canal+. Rebaptisé « Monsieur Ramirez » dans « Les Guignols », il a pour signe distinctif d’interdire à ses clients d’uriner dans la piscine.

« Un jour, ils ont jeté ma marionnette du toit, une autre fois, ils ont momifié ma doublure et l’ont brûlée… Ils m’ont tout fait faire, surtout Antoine de Caunes qui était le plus dynamique, raconte-t-il. Ça pétillait de partout avec une grande courtoisie. » Alors que le Martinez était la solution de repli dans les années 1980 pour ceux qui n’avaient pas pu obtenir de chambre au Majestic, au Carlton ou au Gray d’Albion situés plus près du Palais, la situation s’est inversée. Consécration en 1995 : Jeanne Moreau annule sa réservation au Carlton pour séjourner dans l’hôtel Art déco de monsieur Scicard…

Canal+ dans le secret des dieux

Du Martinez au vieux port de Cannes, Canal+ truste littéralement le Festival. C’est à bord du Don Juan, un bateau de 30 mètres, intérieur acajou, réquisitionné par la chaîne depuis 1985, que les productions françaises et les studios américains ont désormais rendez-vous avec leur futur. Car la chaîne doit financer massivement le cinéma en échange de la fenêtre de diffusion restreinte à deux ans (le temps entre la sortie des films en salle et la diffusion sur Canalsatellite) dont elle bénéficie. Pierre Lescure, à l’époque directeur général de la chaîne et aujourd’hui président du Festival, s’est engagé à préacheter une dizaine des films présentés sur la Croisette.

A partir de 17 heures, le champagne coule à flots et attire les vedettes. Claudia Cardinale grimpe habilement à bord avec ses stilettos rouges, le casting de La Haine partage une coupe avec Carole Bouquet et Madonna, affamée, débarque à l’improviste. On est ici chez soi. Même au Palais, Canal+ a réussi à se faufiler dans les endroits les plus secrets. Voix off de la cérémonie de clôture, le présentateur de « Ça cartoon », Philippe Dana, coauteur avec Léon Mercadet des Invités de la fête (Don Quichotte, 2014), qui raconte les trente glorieuses des années Canal+, est chargé de commenter le palmarès en direct.

« On a demandé à connaître les résultats à l’avance pour pouvoir travailler. Le dernier soir, vers 17 h 30, Gilles Jacob nous reçoit dans son bureau protégé comme Fort Knox », raconte-t-il. Autour de la table : Dana et Jacob, donc, mais aussi Michel Denisot, le producteur de la soirée, et son réalisateur, Renaud Le Van Kim (depuis dirigeant fondateur du média numérique Brut, partenaire du Festival de Cannes en 2022).

« J’ai pris en note le palmarès et puis Gilles Jacob m’a enfermé à clé dans une pièce pendant deux heures, se souvient Philippe Dana. Quand la cérémonie a commencé, je me suis installé au micro dans une cabine derrière la scène. Seul devant le bouton rouge on/off, je pouvais dire n’importe quoi et prendre en otage la cérémonie. » Une sorte de bouton nucléaire dont la toute-puissante Canal+ détenait seule les codes.

Du cannabis dans la tête de Jacques Chirac

En l’an 2000, la chaîne organise une soirée grandiose au Palais Bulles, la curiosité architecturale utopique des années 1970 de 1 200 mètres carrés, à Théoule-sur-Mer, rachetée par Pierre Cardin. Derrière les 1 000 hublots de la villa ou au bord de la piscine : Sharon Stone, George Clooney, John Turturro, Jeremy Irons, Kristin Scott Thomas, Catherine Deneuve, Björk, Charlize Theron… « David Guetta nous a plantés le jour même, confie Valérie de La Rochebrochard, chargée des fêtes. Une fille de la production nous a dit que son frère était DJ, on l’a pris. Il est devenu Bob Sinclar. »

D’autres sauteries princières auront lieu sur les hauteurs de Cannes, à Mougins, par exemple, dans le domaine du footballeur Patrick Vieira, Le Park, sur près de 18 000 mètres carrés de jardins abritant bassins, fontaines et un théâtre antique. Au début des années 1990, les soirées de la chaîne ont lieu au Jane’s Bar, plus souvent appelé « boîte Canal », situé sous l’hôtel Le Gray d’Albion.

A l’intérieur : un inventaire à la Prévert. Des acteurs de films produits par Canal+, des footballeurs du PSG chapeautés par Michel Denisot, les juniors Chiara Mastroianni et Mathieu Demy aux côtés des stars américaines Harvey Keitel et Uma Thurman. Après le couloir d’entrée, à droite : la « table des patrons ». Sollicité par une myriade de wannabes, Alain De Greef prépare sa grille de rentrée.

Le champagne, offert, coule à flots. « L’ancien patron de Pommery se souvient encore du partenariat qu’on lui avait fait signer : 7 000 bouteilles dans l’année ! Ce sont des choses qui n’arrivent plus », raconte Valérie de La Rochebrochard. Et la drogue ? « Canal+ n’a jamais mis de saladier de cocaïne à disposition… », euphémise-t-elle. Une façon de reconnaître que, si beaucoup de substances illégales ont circulé, la chaîne n’en a subventionné directement aucune. Même si, à l’époque, le bruit court que l’équipe des « Guignols » a caché 1 kilo et demi de cannabis dans la tête de Jacques Chirac…

« Nous avons fini par être indésirables »

A dix minutes de scooter du Jane’s, des contre-soirées s’organisent au Pierre et Vacances de Cannes-la-Bocca. C’est là, dans ce tout nouveau complexe, que logent les équipes techniques de Canal+ (environ 200 personnes). « Un monde parallèle », résume Ariane Massenet. De l’avis de tous, hormis « la bouffe dégueulasse », l’endroit, doté d’une grande piscine qui n’a rien à envier à celle du Martinez, est idéal pour faire la fête. Membres de la direction et animateurs stars viennent y passer quelques soirées, en particulier en fin de Festival, quand la pression se relâche après dix jours de frénésie.

« Je râlais car Canal+ avait tendance à donner priorité à l’émission si la montée des marches avait lieu au même moment. Or quand une Jane Fonda vient à Cannes, la montée des marches est non négociable… » Gilles Jacob

En 1995, pour fêter la dernière de « NPA » avant de rentrer à Paris, Antoine de Caunes a commandé une pièce montée monumentale. En la voyant arriver, portée par six personnes, le réflexe lui vient de la renverser sur Ariane Massenet. Top départ d’une bataille rangée dans le restaurant de la résidence. Tout ce qui reste de solides et de liquides est balancé, des tables sont renversées pour servir d’abris… Au final, les murs et les banquettes sont foutus. Et, pour se nettoyer, les assaillants vont piquer une tête dans la piscine. « Nous avons fini par être indésirables », avoue Antoine de Caunes, qui quittera le navire en 1995 pour se lancer dans le cinéma.

A Cannes, Canal+ est devenue sa propre vitrine, celle de sa démesure et du « tout est permis », capable du plus potache comme du plus glamour – tel le duo improvisé de Vanessa Paradis et Jeanne Moreau sur Le Tourbillon de la vie, la chanson du film Jules et Jim, lors de la cérémonie d’ouverture de la 48e édition, en 1995. « Je râlais car Canal+ avait tendance à donner priorité à l’émission si la montée des marches avait lieu au même moment. Or, quand une Jane Fonda vient à Cannes, la montée des marches est non négociable… », raconte Gilles Jacob.

Vincent Bolloré siffle la fin de la récréation

La même année, une séquence épique illustre l’esprit de ce Festival à double foyer dont on ne sait plus très bien s’il est le Festival de Cannes ou le Festival de Canal+ : invitée de « NPA », Sharon Stone arrive par la mer, impériale, à la proue d’un yacht escorté par deux petits bateaux. Antoine de Caunes l’accueille au bout du ponton du Martinez sur un long tapis rouge. Après le jeu de l’interview, elle prend congé en saluant la foule d’un geste glorieux, avec une majesté très cannoise.

En fin d’émission, la situation est répliquée en mode mineur avec José Garcia grimé en Simone Clone, présidente du fan-club de Sharon Stone. Vêtue d’une robe moulante qui laisse apercevoir une pilosité surdéveloppée, Simone Clone arrive sur une barcasse, directement d’Antibes, à la rame. Antoine de Caunes l’accueille, elle trébuche et tombe à l’eau. Elle en ressort avec un rimmel dégoulinant et une perruque désajustée. Lire aussi Canal+ nulle part ailleurs

Pour finir, de Caunes offre au public ce que Sharon Stone n’a pas pu lui donner : un bain de foule de Simone Clone. « Beaucoup de gestes malencontreux ont attenté à la vertu de mon ami, mais c’était beau, se souvient-il. Ce jour-là, j’ai eu le sentiment qu’on bouclait la boucle et que toute la logique de l’émission ­trouvait son sens. Pour moi, c’était l’émission idéale. »

En 2016, Vincent Bolloré prend les rênes de Canal+. Et s’attaque tout de suite à ce qui fait l’identité de la chaîne. Fini les dépenses somptuaires à Cannes. Terminé l’humour caustique hérité de « NPA ». Symbole des années folles, du glamour, d’une impertinence désormais interdite, le mariage entre Canal+ et la Croisette se délite pendant six ans. Jusqu’au divorce, prononcé cette année.

Updated/maj. 17-05-2022

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