Francesca Woodman : analyses

Francesca Woodman (1958 – 1981) – Providence, Rhode Island, 1975 – 1978

Francesca Woodman explore sa propre image mais son impétueuse imagination la mène également vers des réflexions sur la technique photographique et l’écrit. Ses mises en scène à l’intérieur de pièces dépouillées, l’apparition fantomatique du corps au milieu d’espaces en décrépitude, de maisons sur le point d’être démolies dépassent le strict genre de l’autoportrait. Les accessoires et mises en scène tendent vers des influences surréalistes assumées, verres, miroirs, peinture écaillée, papier peint déchiré. Le corps quant à lui est trituré et fragmenté jusqu’à se fondre dans son environnement et soulever des questions sur la métamorphose ou le genre. Ces images insolentes, déroutantes et d’une d’une rare intensité évoquent l’éphémère, la fugacité du temps.

Les oeuvres de l’artiste font partie de collections de musées internationaux comme la Tate Modern à Londres ou le Metropolitan Museum of Art à New York. La première exposition itinérante du travail de Francesca Woodman date de 1986 et ses principales expositions européennes, des années 1990. La Fondation Cartier et les Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles ont été les premiers ont été les premiers à lui consacrer une rétrospective en France, en 1998.

Francesca Woodman (1958–1981) – Untitled, Rome, Italy, 1977–1978

Les images composées en Italie sont toutes belles car elles paraissent allégées de certaines inquiétudes, et plus puissantes, plus volcaniques. A défaut d’être en paix avec le monde extérieur, Woodman piétine son bout de terre, s’enracine et se transforme en animal social fréquentable. Mais fidèle à ses goûts singuliers, comme l’écrit son amie Sloan qui évoque leur shopping facétieux«A Rome, on a subtilisé des décorations en forme d’ailes d’ange derrière les bureaux au rez-de-chaussée de la fabrique de pâtes désaffectée à San Lorenzo. Les cornetti et les cappuccinos, on se les faisait monter par la fenêtre, dans un panier, depuis le bar situé en dessous, dans la via dei Coronarai [« ]. Le dimanche, [« ] on ratissait les puces de la porta Portese. Là, on marchandait des vêtements d’église dont on cousait ensuite les côtés pour pouvoir les porter en ville comme des robes. Les Romains, dans les autobus bruyants, râlaient et sifflaient quand ils passaient devant nous.» Transparence et disparition. Retour à New York, en 1979, où Francesca Woodman s’installe à East Village, dans un atelier sur la 12e rue. A priori, rien n’a changé. Elle continue ses recherches narcissiques, cette quête d’un état fantomatique, propice à l’essayage de robes molles et d’état mystique. Et se lance dans une série en pleine nature, où, les cheveux sagement nattés, elle se déguise littéralement en arbre. C’est-à-dire qu’elle s’essaie, encore, à contraindre son corps à devenir transparent, ou autre, pourquoi pas un arbre? Est-il utile de trouver ces dernières photographies plus émouvantes que celles du tout début, quand elle est une Lolita? Non. Après son suicide, les parents de Francesca Woodman ont découvert tout ce qui restait d’elle. Cinq cents oeuvres originales, des planches contact, quelques poèmes, son journal intime ­ qui est en train d’être déchiffré par Sloan Rankin ­, des dessins. «Don’t forget she was a kid», a dit Betty, sa mère qui s’occupe avec son mari George de cet héritage aussi brûlant qu’un feu de forêt .

Francesca Woodman (1958 – 1981) – Untitled, New York, 1979-1980

Ce qui trouble chez Francesca Woodman , c’est que la jeune femme semble se livrer image après image à un rituel de passage vers l’au-delà, traverser le miroir selon l’expression consacrée. Déjà de son vivant, elle s’adresse au spectateur d’un monde inaccessible au commun des mortels. Elle l’entraîne dans des lieux qui devraient être sordides : des cimetières, des maisons abandonnées aux tapisseries en lambeaux, que son corps transfigure. Celui-ci apporte de la grâce là où il n’y en a pas. Il a la beauté sensuelle et jamais sexuée des statues antiques taillées dans le marbre. Francesca Woodman s’échappe du cadre, se confond avec les décors, disparaît peu à peu, se dissout dans le réel.

Quelques jours avant qu’elle ne se donne la mort, le 19 janvier 1981, paraissait son pamphlet Some Disordered Interior Geometries. Que l’on peut lire comme le journal d’une jeune fille dérangée, ou comme le chemin des écoliers à emprunter pour « devenir un ange »