Après avoir regardé “J’accuse” de Roman Polanski (2019)

Article de ‘Revue des Deux Mondes” par Marc Knobel publié le 22/10/2021

Éric Zemmour puise-t-il dans les tréfonds de l’extrême droite française ? « Beaucoup étaient prêts à dire Dreyfus innocent, même si c’est trouble cette histoire aussi, mais on ne va pas refaire le procès de Dreyfus ici », déclare Éric Zemmour dans une émission sur Émile Zola (1). Quinze jours plus tard, le polémiste enfonce le clou expliquant à propos des expertises mensongères qui ont conduit à la mise en accusation de Dreyfus que l’on « ne saura jamais » ; à propos de l’innocence de Dreyfus, que « ce n’est pas évident » et qu’en tout état de cause Dreyfus n’était pas attaqué « tellement en tant que juif » mais en tant qu’« Allemand (2) ».

Expliquons.

Dans les meetings et sur les plateaux de télévision, Zemmour ne cesse de répéter qu’il aime l’histoire. À l’entendre, il ferait presque œuvre d’historien. Seulement voilà, n’est pas historien qui veut et l’histoire n’est pas une girouette qui se déplace au gré du vent et en fonction de seules considérations idéologiques. C’est une science. Les travaux/articles/ouvrages sont publiés dans des revues savantes, des colloques se tiennent régulièrement et les publications sont soumises à la lecture et à l’appréciation d’une communauté scientifique internationale.

« Remontons le temps et explorons ce qu’il en fût de l’antidreyfusisme dans les rangs de l’extrême droite, dans les années 1990. »

Certes, les historiens révisent des connaissances parce qu’ils étudient. Certes, ils analysent des faits complexes en découvrant de nouvelles archives, de nouveaux fonds, en s’entretenant avec des témoins, les acteurs de l’histoire. Certes, la connaissance n’est pas figée. Mais en ce qui concerne l’Affaire Dreyfus, depuis des décennies, les historiens et les chercheurs explorent cet immense champ d’études. Et, unanimement, ils continuent de démontrer l’innocence d’Alfred Dreyfus. Seul Zemmour jette le soupçon.

Mais est-il réellement le seul à avoir prétendu que Dreyfus aurait pu être coupable ? Remontons le temps et explorons ce qu’il en fût de l’antidreyfusisme dans les rangs de l’extrême droite, dans les années 1990 (3).

L’antidreyfusisme de l’extrême droite

L’Affaire rebondit de façon inattendue à la suite de la parution dans une publication de l’armée, le SIRPA Actualités, du 31 janvier 1994, d’un article controversé et d’une analyse plus que tendancieuse sur l’Affaire Dreyfus, placée sous la responsabilité du colonel Paul Gaujac, chef du service historique de l’armée de terre (le SHAT). Paul Gaujac met sérieusement en doute l’innocence de Dreyfus. Dès parution de l’article, le ministre de la Défense, François Léotard, décide de mettre fin aux fonctions du colonel.

Georges-Paul Wagner, l’un des avocats de Jean-Marie Le Pen, dans le quotidien d’extrême droite Présent (10 février 1994), s’insurge. Est-il convaincu de l’innocence de Dreyfus ? « Elle fut proclamée en 1906 par un arrêt de la Cour de cassation, cassant sans renvoi, contre toute la jurisprudence, le jugement de condamnation de Rennes », écrit l’avocat de Le Pen. Et d’ajouter aussitôt que cette innocence « ne suffit pas à la thèse officielle » car « elle doit également signifier, à peine de “faute lourdeˮ comme l’a dit M. Léotard, la culpabilité de la France et de son armée. Un éternel mea culpa est donc nécessaire. Et nous sommes prévenus qu’il n’y aura pas d’absolution… ».

Quelques années auparavant, le même avocat dans le quotidien Présent (21 février 1990) se félicitait que, du temps de Dreyfus, Charles Maurras put prendre « la défense de l’identité nationale, de la nation et même de la société, menacée de disparaître pour faire proclamer l’innocence du seul capitaine… ».

Quant à la revue confidentielle Lectures françaises, fondée par l’inénarrable antisémite professionnel Henry Coston (4), elle consacre un numéro, celui de mars 1994, à parler de « l’Affaire » Gaujac. Lectures françaises reproduit l’article de Georges-Paul Wagner et souligne que « L’Affaire a profondément divisé le pays et l’a considérablement affaibli à la veille de la Grande Guerre ».

Cependant, dans les années 90, l’extrême droite ne faisait plus de fixation particulière sur l’Affaire. Mais elle considérait toujours la culpabilité de Dreyfus comme un dogme nécessaire. Plusieurs textes posaient le dogme.

Exemple ? François Brigneau (5), rédacteur de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute, déclare qu’à la Libération, il a lui-même côtoyé « des innocents au bagne » et de citer pêle-mêle Philippe Pétain, Charles Maurras ou Robert Brasillach. Dans ces conditions, l’innocence ou la culpabilité de Dreyfus le touche assez peu. Ce qui le fascine, c’est « le tumulte fait autour de l’Affaire et l’espèce de guerre civile qu’elle a provoquée », organisée par la « conjuration de la franc-maçonnerie ». Plus grave encore, l’Affaire serait à l’origine de l’interdiction « d’être antisémite. On peut être anticapitaliste, anticatholique, on peut être antiallemand, on doit être antifasciste, mais on ne peut être antisémite sans risquer cinq mille francs d’amende et deux ans de prison (6) ».

« L’énonciation de l’éventuelle culpabilité d’Alfred Dreyfus ne tient pas du hasard, elle fait partie de la stratégie redoutable et révisionniste de l’extrême droite »

Un autre chantre de l’extrême droite, le journaliste André Figueras prétend que les Juifs montèrent une « opération anti-France et anti-Église qui aboutit en particulier à la loi sur les Congrégations, et à la séparation de l’Église et de l’État. » Le brûlot de Figueras plaît beaucoup à Henry Coston, qui écrit qu’il est « d’un très grand courage (7) »… Henry Coston présente à son tour son Signé Drumont, Publications HC, 1997. Il s’agit du plus délirant hommage que l’on puisse imaginer à l’auteur antisémite de La France juive. Ce « Signé Drumont » n’a pas non plus échappé à la lecture attentive de l’écrivain et journaliste Jean Mabire qui lui consacre un très long article d’une page dans l’hebdomadaire proche du Front National, National Hebdo, du 10 au 16 avril 1997, ainsi qu’à l’hebdomadaire d’extrême droite Minute du 23 avril 1997.

À noter enfin une dernière curiosité, le livre d’André Galabru, Variations sur l’auteur, samizdat autoédité de 1997 (et dont la diffusion est assurée par le réseau Coston de Duquesne-Diffusion). André Galabru dénonce une « puissance occulte et secrète » qui est « encore à l’œuvre pour abuser les esprits et en retirer profit ». Tout un programme…

Dernier exemple si caractéristique de la violence qui émane de l’extrême droite lorsqu’elle parle de l’Affaire Dreyfus dans les années 90, on vend, lors d’une fête du Front national (en 1991), l’ouvrage d’André Figueras Ce Canaille de Dreyfus (8). Figueras soutient que l’affaire ne fut ni réglée, ni classée, ni jugée et d’ajouter : « Toutes les vérités ne sont pas bonnes à taire. Et notamment celle-ci, que Dreyfus ne fut point innocent… ».

Depuis les années 2000, les choses s’étaient calmées et plus personne ne se risquait à douter de l’innocence d’Alfred Dreyfus. De toute manière, le combat mené par plusieurs pamphlétaires était voué à l’échec et l’Affaire n’intéressait plus grand monde au sein de l’extrême droite.

Il faudra attendre l’année 2020 pour qu’un ancien journaliste du Figaro y fasse quelques brèves mais suffisantes allusions. Dans une démarche plus poussive, plus vaste, visant à réhabiliter le Panthéon de l’extrême droite française (Maurice Barrès, Charles Maurras, Philippe Pétain…). Ces tentatives multiples ont pour finalité de décomplexer l’extrême droite, de déculpabiliser les chantres du nationalisme et de laver des accusations qui pèsent sur elle, la trahison, le mensonge, la division et la collaboration. Dans cette perspective, l’énonciation de l’éventuelle culpabilité d’Alfred Dreyfus ne tient pas du hasard, elle fait partie de cette stratégie redoutable et révisionniste.

Updated/maj. 14-11-2021

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