Article de Maria Tchobanov de la revue “Russia Beyond” à l’occasion de l’exposition consacrée à Christian Lardier, un ami de longue date, à la Maison Russe à Paris du 20 janvier jusqu’au 28 février. Article qu’il a posté sur sa page Facebook le 30 janvier. Auquel j’ai intégré ses propres corrections. Textes et images de “Russia Beyond”.

L’ère des premiers explorateurs soviétiques de l’espace a fait rêver plus d’une génération de garçons dans le monde entier. Pour le journaliste et historien Christian Lardier, la passion pour la cosmonautique est devenue l’affaire de toute une vie. En témoigne l’exposition qui se déroule jusqu’au 28 février à la Maison russe à Paris.
 
L’année 2022 sera marquée par toute une série de jubilés : 40e anniversaire du lancement de la station orbitale soviétique Saliout 7 (avril 1982), 65e anniversaire du lancement du premier satellite artificiel de la Terre (octobre 1957) et, enfin, 40e anniversaire du vol spatial du premier cosmonaute français, Jean-Loup Chrétien, en 1982, dans le cadre de la mission soviéto-française.
 
Tout a commencé au début des années 60
 « En 1962, lorsque j’étais en vacances en Alsace avec les parents, mon père m’a montré deux petits points qui se déplaçaient dans le ciel étoilé, c’était Vostok 3 et Vostok 4 avec les cosmonautes Andrian Nikolaïev et Pavel Popovitch qui sont passés juste au-dessus de ma tête, et c’est ce qui a déclenché ma passion. Elle a été consolidée par le reportage, diffusé par la télévision française, sur la première sortie extravéhiculaire d’Alexeï Leonov le 18 mars 1965. J’avais à l’époque 13 ans, et j’ai décidé de consacrer ma vie à la conquête spatiale », raconte le journaliste.
Il adhère alors au Cosmos club de France (C2F), association dirigée par Albert Ducrocq, chercheur, écrivain, chroniqueur scientifique, journaliste, passionné par la conquête de l’espace et auteur de nombreux ouvrages dédiés à ce domaine en plein développement.

Premiers pas dans le journalisme spatial

C’est au sein de ce club que le destin de Christian Lardier commence à se dessiner. Ayant la mission de promouvoir les connaissances sur l’exploration de l’espace, C2F produisait des articles sur les avancés américaines, françaises et russes. C’est la partie russe qui posait le plus de difficultés car il fallait lire les documents publiés en Union soviétique, donc maîtriser le russe. En 1971, Christian s’y lance et rejoint l’équipe qui traite des affaires soviétiques. Au salon de Bourget en juin 1971, le pavillon soviétique présentait les vaisseaux Soyouz 4 et 5 amarrés et Lunokhod 1, le premier robot téléguidé depuis la Terre à se poser sur un sol extraterrestre. La délégation comptait parmi ses membres les cosmonautes Vitali Sevastianov et Pavel Popovitch. Les brochures obtenues par le jeune homme au stand soviétique ont jeté les bases de sa collection, dont une partie est aujourd’hui présentée à la Maison russe. D’ailleurs, la brochure sur le vaisseau Soyouz fut la première à être traduite du russe au français par le journaliste débutant à l’aide d’un dictionnaire polytechnique.

« La même année, j’ai découvert l’identité de certains constructeurs soviétiques. Pendant des années ce genre d’information ne se révélait pas, mais quand ils décédaient, dans les annonces nécrologiques publiées dans les périodiques en URSS, il y a eu pas mal d’informations. Ainsi, on a appris l’identité d’Alexeï Issaïev – constructeur des moteurs-fusées, de Gueorgui Babakine – constructeur des sondes interplanétaires et de Mikhaïl Yanguel – constructeur des satellites. En connaissant ces noms, on pouvait commander de bons livres à la librairie du Globe », raconte l’historien.

Il précise que cette librairie, qui se trouvait au quartier Latin, et où l’on pouvait commander des revues spécialisées et des livres en provenance de Moscou, était à l’époque le seul moyen d’obtenir des informations sur les réalisations techniques des Soviétiques. Et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit, en 1972, à la librairie russe à la rue de l’Epéron au quartier latin, un livre de Vassili Michine (un des fondateurs de l’astronautique pratique soviétique), intitulé Balistiques des fusées à longue portée, publié en 1966 et qui ne contenait que des formules mathématiques. « Je pense que si je l’avais cherché en Russie, je ne l’aurais pas trouvé », commente le journaliste, toujours perplexe.
 

En octobre 1972, Christian Lardier réalise un voyage touristique en train, via la Finlande, à Moscou. Il profite de ce bref passage pour faire le tour des librairies et acheter ses premiers ouvrages sur l’histoire de la cosmonautique soviétique et visiter le pavillon Cosmos de VDNKh, ce parc à la gloire des accomplissements nationaux. « À Moscou, j’ai également vu au cinéma Cosmos le film Feu dompté, qui venait de sortir, sur l’histoire de Sergueï Koroliov. Il a duré 4 heures, je n’ai pas compris grand-chose », se souvient Lardier. 

Autodidacte, puisant ses connaissances en partant des sources en russe, le journaliste débutant produit ses premier textes sur des sondes martiennes soviétiques, des résultats médicaux de vols Soyouz-12, 13, 14 et Saliout-3 et sur les satellites d’alerte avancée.

Les premières missions

À partir de 1975, le journaliste pigiste se rend en URSS tous les ans. En 1977, grâce à une lettre de recommandation d’Albert Ducrocq, il obtient l’accréditation pour aller à Moscou avec une mission – visiter l’Institut des problèmes médico-biologiques du ministère de la Santé (IMBP) et l’Institut des recherches cosmiques de l’Académie des Sciences (IKI), deux institutions, impliquées dans le programme de la coopération spatiale avec la France. Le directeur de l’IMBP, l’académicien Oleg Gazenko, accompagné de ses adjoints, a reçu le jeune Français dans son bureau « en grande pompe ». « Les Russes étaient très ouverts, ils ont répondu à toutes mes questions, j’ai pu visiter plusieurs laboratoires de l’institut à Moscou et à Khimki. Lors de l’entretien avec Gazenko, j’ai demandé la liste de tous les chiens qui avaient volé dans les fusées géophysiques avant le vol de Gagarine. Très gentiment, le professeur a demandé à sa secrétaire de préparer cette liste pour moi, alors qu’elle n’avait encore jamais été publiée ! Donc, j’ai eu ce document en 1977, tandis que dans les sources russes cette information a été dévoilée seulement en 1996 dans le livre Sur les chemins de l’Univers, qui fait partie de ma collection, comme cette liste, écrite avec un stylo », raconte Christian Lardier.

Enfin, Baïkonour

En 1989, le journaliste obtient l’accréditation du ministère des Affaires étrangères de l’URSS, devenant correspondant permanent à Moscou, statut qui lui a permis d’effectuer des déplacements de presse au même titre que ses collègues russes.

L’événement le plus marquant de cette période, et peut-être de toute sa carrière, selon Christian Lardier, fut son premier voyage à Baïkonour, en décembre 1988, au moment du deuxième vol de Jean-Loup Chrétien. Plus exactement, pour assister à la récupération à Alkalyk de l’équipage franco-soviétique après l’atterrissage. « La première fois à Baïkonour, j’ai embrassé le sol. Pendant la période des années 70-80, c’était impossible, on n’imaginait même pas qu’un jour on puisse aller à Baïkonour, c’était un lieu tellement fermé et secret. J’ai ramassé de la terre et je l’ai ramenée chez moi et je la garde toujours », avoue l’historien.

Il a également raconté qu’à cause de la tempête, les journalistes n’ont pas pu être présents sur le site d’atterrissage et ont attendu l’hélicoptère avec les cosmonautes au pied de l’avion qui devait les ramener à la Cité des étoiles. Quelle a été leur surprise, quand ils ont vu Vladimir Titov et Moussa Manarov, qui avaient passé un an dans l’espace, repousser les assistants qui devaient les poser sur les civières, et monter dans l’avion sans aucune assistance.

« C’était l’époque de la politique de Glasnost, les Russes étaient très ouverts et montraient tout. Lors de ma première visite à Baïkonour, j’ai vu les installations Soyouz, toutes les installations Bourane, et beaucoup d’autres choses, c’était un rêve. Depuis, j’y suis retourné 15 fois. J’embarquais avec les journalistes russes, dans un Il-76 (avion de transport militaire), on discutait, on fumait, on buvait de la vodka, on mangeait de la « kolbassa » (saucisse, ndlr) dans l’avion… À Baïkonour, on logeait à l’hôtel Tsentralnaïa sur la place principale de la ville. Quand deux jours plus tard les journalistes français débarquaient, ils étaient étonnés de me voir déjà sur place », raconte Christian Lardier avec une certaine fierté.

Il possède bien d’autres anecdotes en réserve. Comme cet épisode du vol historique de la navette Bourane en novembre 1988. 11 jours après c’était le vol de Jean-Loup Chrétien.

« “Je ne pouvais pas aller au lancement de Jean-Loup Chrétien parce que Mitterrand avait décidé d’assister à cet évènement et uniquement la presse politique devait l’accompagner. Mitterrand est arrivé à bord du Concorde à Baïkonour, accompagné des officiels soviétiques, il a visité les installations de la navette spatiale, mais le groupe de journalistes français n’était toujours pas là. L’autobus qui les transportait était tombé en panne au milieu de la steppe, ils n’ont rien vu finalement. J’étais content de ne pas être avec eux, cela aurait été vraiment dramatique pour moi », raconte Lardier, l’air amusé.

 

 

 

Selon les dires du journaliste, il était un des premiers Français à visiter les installations de la fusée Proton en 1989. Il a assisté au lancement du satellite d’astronomie, l’observatoire spatial franco-russe Granat. Pour les installations des vaisseaux Zenit, il les a visitées tout seul. « On m’a amené avec l’autobus. Le personnel de l’installation de lancement qui attendait la délégation a été très étonné de voir descendre de l’autobus une seule personne », se souvient le journaliste.

« À Baïkonour, j’étais presque chez moi, j’allais avec les gens qui travaillaient sur place dans les bains russes avec tout le rituel traditionnel : vodka, bassin froid, sauna à +90° », dévoile ses secrets Christian Lardier.

De tous ces voyages, le journaliste a rapporté des souvenirs : livres, cartes postales, brochures, autographes, coupures de journaux, photos, dossiers de presse, et même factures d’hôtel, qui constituent aujourd’hui son unique collection.

Il y a toutefois des pièces auxquelles il tient plus qu’aux autres. Par exemple, une dédicace sur le livre dédié au constructeur Tsander, sorti en 1961, où un chapitre a été écrit par un étudiant de l’Institut de l’aviation de Moscou, le futur cosmonaute Vitali Sevastianov, qui a signé ce passage pour Christian en 1976.

Il y a aussi des documents d’archive sur les programmes lunaires, qui ont été tenus secrets pendant toute l’époque soviétique, mais déclassifiés depuis.

Grâce à l’accès privilégié aux archives déclassifiées, Christian Lardier s’est lancé dans la réécriture de l’histoire. Son premier livre, L’astronautique soviétique, a été publié en 1992. En 2012, il prend sa retraite, pour se consacrer entièrement aux recherches historiques.

Updated/maj. 30-01-2022

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