De Jean-Luc à Arnaud Lagardère, dernier inventaire avant liquidation de l’héritage paternel

Pour les journalistes qui comme moi ont vécu cette “transition”, cet article est un trésor. A rajouter à nos propres souvenirs. Nous n’étions pourtant qu’observateurs, mais nous pouvions prévoir ce désastre d’une entreprise du secteur aérospatial. Une que nous respections à travers l’admiration pour son fondateur. Le fait même qu’Arnaud ait accepté pour ce portrait de se confier aux deux journalistes, confirme encore fois ce que j’ai tours pensé de ce “mec”. Triste, et quel gâchis ! Par ailleurs cette histoire renforce mon éternel respect pour mon père qui, lui, a su bien me préparer à la vie d’adulte.

Article de Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider, publié dans le Monde du 28 juillet 2021, mis à jour le 29/7. Dans la série Enquête “Successions”. Publié le 28 juillet 2021, mis à jour le 29/7

A la mort inattendue du grand patron, son fils, qui se rêvait pilote d’avion ou chanteur, s’est retrouvé à la tête d’un groupe prospère. Sa désinvolture à l’égard des affaires a fini par avoir raison de l’empire familial, vendu à la découpe.
 
Un enfant, 11 ans à peine. « Un petit garçon facile, très gentil », confiera plus tard sa mère aux biographes sans être capable d’en dire beaucoup plus sur son fils. Dans le sillage du jeune Arnaud, lorsqu’il va au cours privé Saint-Louis de Monceau, au cœur de Paris, un garde du corps, un type sympa et baraqué, qui joue à la fois les nounous et les gros bras depuis six ans pour cette petite cible potentielle dont le père, Jean-Luc Lagardère, dirige Matra, une grande entreprise qui s’est spécialisée dès l’après-guerre dans les lance-roquettes, les missiles et l’industrie de l’armement.
A Paris, le gamin habite avenue Hoche, non loin de l’Arc de triomphe. L’hiver, il skie à Courchevel. L’été, il se baigne à Marbella, dans le sud de l’Espagne. Sur le papier, une vie de rêve. Une catastrophe intime vient pourtant de troubler ce bel équilibre : après quatorze ans de mariage, sa mère, Corinne, passionnée de chevaux, quitte son mari pour un cavalier de concours hippiques.

Nous sommes en 1972, Valéry Giscard d’Estaing n’est pas encore président de la République et le divorce par consentement mutuel n’a pas été voté. Chez les Lagardère, la séparation vire à la guerre de tranchées. Jean-Luc n’est pas un homme que l’on abandonne si facilement. Cet ingénieur diplômé de Supélec est en pleine ascension. Bientôt, il va devenir le PDG de Matra et celui d’Europe 1, la radio de « Salut les copains ». C’est un patron charismatique et séduisant, une virilité à la Sean Connery dans les vieux James Bond : sourire ravageur, corps sculpté par les parties de tennis, teint hâlé été comme hiver. « A ma place, que ferait John Wayne ? », aime-t-il plaisanter. C’est dire s’il se perçoit comme un héros.

« Je ne lui arrivais pas à la cheville »

Alors, il bataille. Pas pour récupérer cette épouse qui l’a humilié, mais pour obtenir la garde exclusive d’Arnaud, l’enfant unique du couple, l’héritier de l’empire en construction. Trois ans de procédure. A une époque où les juges statuent presque systématiquement en faveur des mères, Jean-Luc Lagardère obtient que Corinne perde quasiment tous ses droits sur son fils. Devant tant de détermination, elle abandonne la partie. D’ailleurs, Arnaud, sommé de choisir, n’a-t-il pas affirmé qu’il voulait rester avec son père ? « Il était le plus fun et le plus intelligent », confie-t-il. Il ne verra sa mère qu’aux grandes vacances. Puis, bientôt, plus du tout. Trois mois après son départ du domicile conjugal, Corinne lui présente un bébé : voici Pamela, ta demi-sœur. C’est beaucoup pour un garçon qui entre tout juste dans l’adolescence.

Cela fait aujourd’hui dix-huit ans que Jean-Luc Lagardère est mort. Le « petit Arnaud » en a soixante. Ses tempes grisonnent autour de son visage juvénile, mais il a gardé une drôle de voix d’enfant, comme s’il était encore ce garçon privé de maman que l’on trimballe dans des stations de luxe avec son garde du corps.

Lorsque Le Monde l’a sollicité pour cette enquête, il a hésité plusieurs semaines avant d’accepter un entretien. Nous ne lui avons pas dit à quel point, chaque fois que l’on a demandé à des banquiers, des patrons, des ministres s’ils avaient en tête des exemples de successions ratées, le cri a été unanime : « Lagardère, évidemment ! » Depuis presque deux décennies, Arnaud Lagardère ne peut ignorer qu’on ne cesse de le comparer à son flamboyant père et que la comparaison est toujours à son désavantage. Dans le bureau où il nous convie, qui était auparavant celui de Jean-Luc, les photos du patriarche trônent partout. Le fils évacue pourtant en deux phrases le jeu des similitudes, comme pour se débarrasser d’une affaire entendue : « Je ne lui arrivais pas à la cheville. Je ne lui arrive toujours pas à la cheville, mais on n’arrive jamais à la cheville de ses idoles. »
Nous sommes le 23 juin. Dans une semaine, il va renoncer à la commandite créée par Jean-Luc Lagardère, ce statut particulier qui leur a permis, à l’un puis à l’autre, de diriger une entreprise puissante – le groupe Lagardère – en possédant moins de 10 % de son capital. Il se retrouvera sans pouvoir, à la merci des fonds d’investissement qataris ou britanniques et des grands capitalistes Vincent Bolloré et Bernard Arnault, qui admiraient son père et le méprisent, lui. Ainsi, après avoir rétréci en moins de quinze ans le périmètre du groupe en cédant la branche aérospatiale (EADS) et en vendant ou fermant une partie des médias (diverses chaînes de télévision, Télé 7 jours et Elle, fleuron des magazines féminins), après s’être beaucoup endetté, Lagardère junior aura définitivement soldé l’héritage paternel. C’est ce moment précis qu’il a choisi pour nous parler de succession.

« La vie l’a rattrapé »

Il sait désormais que ses cinq enfants, nés de deux mariages, n’hériteront pas de l’entreprise. Au mieux, ils se partageront ce qu’il restera de son patrimoine, au pire de ses dettes. Un soulagement, sans doute. Jamais Arnaud Lagardère n’a semblé avoir le projet de transmettre la direction du groupe à ses fils aînés, Alexandre, 27 ans, et Emery, 25 ans, nés de sa première union avec Manuela Erdödy, une Autrichienne bon chic bon genre, qu’à Europe 1 on surnommait autrefois « Sissi ». Pas davantage aux deux filles, Liva, 8 ans et demi, et Mila, 7 ans, et au fils, Nolan, 5 ans, qu’il a eus avec sa seconde épouse, la spectaculaire mannequin belge Jade Foret, dont la vie postée chaque jour sur Instagram ressemble à de longues et coûteuses vacances en bikini. Il leur épargnera le fardeau qui lui a tant pesé. « Il pense profondément que ce n’est pas un cadeau, assure l’une de ses proches. Lui ne voulait pas de cette existence, il rêvait de Californie, d’insouciance. La vie l’a rattrapé… »

Au début de cette histoire, il y a donc ce divorce terrible qui l’a séparé à jamais de sa mère et a fait de lui, selon une amie de la famille, « un chien perdu sans collier ». « Ma maman », dit-il toujours en 2021, avec ce sourire constant dont il a fait une armure contre la méchanceté du monde. Une « maman » qui ne connaît même pas ses trois derniers petits-enfants.

Un lien carnivore avec le père

Au début de cette histoire, il y a aussi cette relation fusionnelle et névrotique avec un père dominateur. Un lien carnivore qui fait dire à ses amis, comme à ses adversaires, que la désinvolture d’Arnaud à l’égard des affaires, ses échecs dans la gestion du groupe et même cette façon provocante de se moquer des usages du CAC 40, ne sont qu’une façon de régler ses comptes avec le père. L’ancien premier ministre socialiste Michel Rocard, qui avait souffert sous la férule de son géniteur, le grand physicien Yves Rocard (1903-1992), avait glissé un jour à Arnaud, placé à ses côtés à la table familiale : « Nous avons le même problème vous et moi… le père. »

Michel Rocard ne croyait pas si bien dire. Adorer ou détester un père trop brillant, c’est l’assurance de ne jamais s’en émanciper. Sauf à le tuer, symboliquement du moins. Une des premières décisions qu’Arnaud a prises en 2005 n’a-t-elle pas été de vendre pour 40 millions d’euros à l’Aga Khan la formidable écurie de course (220 chevaux) que son père avait mis des décennies à monter ? Cette écurie si prestigieuse, dont la création avait pour but d’humilier sa femme partie avec un éleveur, « cette écurie symbole du malheur de ses parents », analyse une proche. « Je devais payer les droits de succession », balaye le fils, sans paraître saisir le sens inconscient de ses mots.

Le 27 janvier 2000, père et fils avaient assuré d’une même voix, dans les colonnes du magazine L’Express, « lui, c’est moi, et moi c’est lui ». Rien n’est moins vrai. Par quelque bout qu’on prenne leur histoire, Arnaud s’est appliqué à faire tout le contraire de Jean-Luc. Meilleur père que lui et moins bon patron. Assez peu politique quand l’autre hantait les ministères. Paresseux quand son père passait sa vie dans ses dossiers. Mais si, aujourd’hui, les jugements sont sévères pour le fils, ils oublient la responsabilité du père dans les insuffisances de l’héritier.

Les dirigeants les plus clairvoyants se penchent très tôt sur l’éducation de leurs enfants lorsqu’ils aspirent à les voir prendre leur suite à la tête de l’entreprise. Jean-Luc Lagardère, lui, a d’emblée lâché l’affaire. Il adorait son fils, c’est certain, mais il s’adorait d’abord lui-même. Au baptême d’Arnaud, il avait convié tout le comité exécutif de Matra dans un mélange des genres dont il était coutumier. Une fois divorcé, il a délégué le quotidien et les études de l’adolescent à ses propres parents, Marthe et André. Le week-end, pour le séduire, il l’entraînait dans son sillage pailleté aux 24 Heures du Mans, aux courses à Deauville ou au Festival de Cannes. « Mon père était mon idole, reconnaît Arnaud. J’avais un poster des Rolling Stones dans ma chambre et j’avais l’impression de vivre avec Mick Jagger. »

Pas de passage de témoin officiel

Imaginer son père en rockstar, c’est s’exposer à de profondes désillusions. C’est aussi la source d’un malentendu sur ce qu’est la gestion d’un groupe, dont on mesure les effets aujourd’hui. Trop d’argent pour compenser les absences, aucune exigence sur les études ou le travail, le jeune Lagardère a grandi sans comprendre ce qui l’attendait, rêvant d’être pilote d’avion ou chanteur. Jamais, jure-t-il, son père ne lui a dit : « Tu vas me succéder un jour. » Jamais non plus il ne l’y a préparé. Pas de tête-à-tête solennel, pas de passage de témoin officiel. « Je voyais bien qu’il avait appelé le groupe “Lagardère”, mais il était gêné d’énoncer clairement les choses devant moi. Il pensait que c’était aux autres de dire qu’un jour je prendrais la suite. » Arnaud Lagardère ne dit pas que son père n’était peut-être pas tout à fait sûr de sa capacité à reprendre le flambeau.
Dans les années 1980 et 1990, ces deux-là sont censés s’aimer, ils ne se quittent pas d’une semelle – surtout depuis qu’Arnaud a eu ce terrible accident de voiture, en septembre 1981, qui a failli lui coûter la vie –, mais ils ne se parlent pas des choses essentielles. Lorsque Arnaud rencontre Manuela Erdödy, une blonde, sportive et réservée, passionnée par la médecine alternative et les préceptes du psychothérapeute allemand Bert Hellinger sur la résolution des conflits familiaux, le couple vit pendant deux ans chez Jean-Luc Lagardère et sa nouvelle épouse, Elisabeth Pimenta Lucas, une Brésilienne extravertie, ancien mannequin pour Ungaro. Ils habitent tous dans l’hôtel particulier de la rue Barbet-de-Jouy, au cœur du 7e arrondissement de Paris, celui-là même que rachètera plus tard un autre grand patron, Bernard Arnault.

Jean-Luc n’est jamais là. Elisabeth, que tout le monde appelle « Bethy », n’apprécie guère son beau-fils qui le lui rend bien. Lorsque le couple reçoit, Arnaud s’arrange pour ne jamais être dans les parages. D’ailleurs, quand les jeunes gens se marient, en 1992, ils ne convient pas leurs parents respectifs. Peut-être craignaient-ils que Jean-Luc, comme à son habitude, invite tout le comité exécutif de Lagardère et une bonne partie du CAC 40…

La vie américaine

Le couple part quatre ans aux Etats-Unis, une parenthèse enchantée. Arnaud s’y occupe de l’éditeur Grolier, une filiale américaine du groupe Lagardère. A Greenwich, dans le Connecticut, où il s’est installé avec femme et enfants, personne ne sait qui il est, cet anonymat lui convient parfaitement. Il parle couramment l’anglais, raffole de la vie facile et des relations superficielles entre expatriés. « Je suis en train de me révéler », dit-il au journaliste Vincent Nouzille, qui écrit alors une biographie de son père (L’Acrobate. Jean-Luc Lagardère ou les armes du pouvoir, Seuil, 1998), avant d’ajouter bizarrement, « pour le meilleur ou pour le pire, je ne sais pas encore ». Quand Jean-Luc lui demande de revenir en France, il n’ose pas dire non, alors qu’il rêve de rester en Amérique.

Etre le fils de Jean-Luc Lagardère a des avantages. Arnaud, qui n’a jamais pris un avion de ligne, a été très tôt habitué à un train de vie follement dispendieux. A Noël, il passe alors toutes ses vacances au Byblos, un palace de Courchevel (Savoie), la station de ski chic où la famille possède pourtant un vaste appartement. Il fait ensuite envoyer les factures astronomiques à son père. « J’espère au moins qu’il a passé de bonnes vacances », soupire Jean-Luc devant témoins. Tout le groupe connaît ainsi, par les indiscrétions de bureau, le train de vie du fiston. Quand Jean-Luc demande à son ami Daniel Filipacchi, le patron de Paris Match, ce qu’il pense de son fils, celui-ci lui répond d’une formule qui résume leurs incertitudes : « Je te le dirai quand tu seras mort. »

Lorsque Jean-Luc Lagardère meurt brutalement, le 14 mars 2003, à l’hôpital Lariboisière, à Paris, après une opération bénigne de la hanche effectuée précédemment à la Clinique du sport, cela fait déjà dix-huit ans qu’Arnaud travaille dans le groupe. Cependant, à presque 42 ans, on l’appelle toujours « Junior » et les barons du groupe, une armada de polytechniciens, de normaliens et d’énarques, ne sont pas enchantés de laisser la place à cet héritier qui a péniblement décroché une maîtrise de politique générale et stratégie des organisations en se rendant à la fac en voiture avec chauffeur pour y suivre les cours du soir.

Coaché par Nicolas Sarkozy, Arnaud Lagardère profite néanmoins du flou des directives laissées par son père pour s’imposer sans trembler à la tête du groupe. Un temps, il fait illusion. Son aisance à l’oral, ses facultés à communiquer séduisent. « Il évoquait avec beaucoup d’enthousiasme un avenir fabuleux pour le groupe, se souvient l’une des grandes voix d’Europe 1, cette radio adorée de son père qu’il soigne à son tour, avec attention. On se retrouvait à 200 à l’hôtel Le Normandy, à Deauville, avec les équipes du Elle Amérique qu’il avait fait venir des Etats-Unis en avion. Le champagne coulait à flots, et Nicolas Sarkozy ou le grand manitou de la pub Maurice Lévy, patron de Publicis, arrivaient en guest stars… »

Un comportement qui désarçonne

Qu’est-ce qui l’a fait, à un moment, traverser le miroir ? Ce n’est pas seulement son investissement dans le sport, aussi énorme que hasardeux (1 milliard d’euros de pertes entre 2006 et 2019), qui déroute les marchés. C’est aussi, surtout, le comportement du PDG qui désarçonne. Personne ne comprend la personnalité d’Arnaud Lagardère. Il paraît insaisissable, toujours joyeux et sympathique, intelligent, jurent ceux qui le côtoient, mais aussi manipulateur et indifférent aux autres. Comme pour trouver une explication rationnelle à ses comportements erratiques, on lui prête une double vie. Il suffit qu’il suive tous les matchs du tennisman Richard Gasquet, puis paraisse en pantalon de cuir à une assemblée générale pour que la rumeur le dise homosexuel. Il vient la démentir, en direct sur Canal+, un soir de 2009. « Je n’ai jamais couché avec Richard », jure-t-il un sourire jusqu’aux oreilles en ajoutant deux ou trois allusions égrillardes. A-t-on jamais vu un patron venir ainsi se ridiculiser sur un plateau de télévision ?

Arnaud fait tousser le monde des affaires, il s’en moque. Et comme un pied de nez, il continue à choquer le bourgeois en apparaissant deux ans plus tard, dans un documentaire belge, aux côtés de sa nouvelle compagne, Jade Foret. Son père avait Bethy, une femme qui le dépassait d’une tête, il en trouve une plus grande encore et annonce son mariage avec ce mannequin « lingerie ». Derrière Jade paraît à l’écran, omniprésente, la mère de la jeune femme, Maïté, laquelle, sans gêne aucune, appelle le grand patron « mon petit Nono » et multiplie les allusions gênantes sur sa virilité.

« Je suis le vilain petit canard »

Cette belle-mère peu discrète semble avoir saisi la faille affective qu’a laissée chez son futur gendre une enfance solitaire. « Jade, c’est une famille, pas une personne seule », clame-t-elle en se défendant d’être la « mère maquerelle » de sa fille. Les employés du groupe sont atterrés devant tant de vulgarité. Arnaud Lagardère, lui, se « contrefout », comme il dit, du qu’en-dira-t-on. « Je suis le vilain petit canard, je ne suis pas de l’establishment », lâche-t-il devant nous. Cet homme exagérément volubile, toujours prêt à taper sur l’épaule de ses interlocuteurs en leur donnant du « mon pote », n’a pratiquement pas d’amis, ne déjeune jamais en ville, ne fréquente pas Le Siècle ou les autres clubs de la nomenklatura française, paraît ne respecter ni les conventions bourgeoises ni celles du monde des affaires.

Alors que son père, Jean-Luc, pouvait sombrer dans le désespoir pour une couverture du Nouvel Observateur où il s’était trouvé ridicule, arborant un chapeau haut de forme, un week-end de courses à l’hippodrome anglais d’Ascot, Arnaud Lagardère, lui, se flatte de se moquer de son image.

La vidéo avec Jade sonne comme une première alerte. Ce n’est qu’un début. Non seulement il accumule les mauvaises décisions pour le groupe, dont il réduit la voilure en lâchant EADS en 2013, mais il commence à afficher de plus en plus ouvertement sa désinvolture. Son père le négligeait, ne faisant que travailler ? Il fait tout le contraire. Il déserte les rendez-vous d’affaires, mais assiste aux réunions de parents d’élèves de l’école bilingue de ses trois petits derniers. Lorsque Vladimir Poutine l’invite à Moscou pour célébrer un accord, il ne répond même pas, comme s’il avait mieux à faire. Parfois, les hauts cadres du groupe ne parviennent pas à le joindre pendant des semaines. Il est en famille dans les Hamptons, près de New York, à Marbella ou aux Maldives, pour des vacances de luxe.

Quand il est nécessaire de faire avancer un dossier, le directeur financier du groupe, Dominique d’Hinnin, a trouvé une technique. Il lui envoie un message : « Si tu ne me réponds pas dans les dix jours, je considérerai que tu es d’accord pour que je prenne cette décision. » Pour être aux côtés de sa femme le jour de son anniversaire, Arnaud Lagardère est capable de sécher au dernier moment un important séminaire des cadres dirigeants, à Rome, sans se soucier que ces derniers découvrent, sur le compte Instagram de Jade, le couple au milieu d’une multitude de ballons roses.

Arnaud mesure-t-il seulement qu’en exhibant sa vie privée loufoque, il montre en même temps son désintérêt pour la santé de l’entreprise ?

Le groupe déborde de super diplômés, cracks des maths ou amoureux de la littérature. Arnaud, lui, affecte de mépriser les savoirs académiques. Lorsqu’il rencontre Arnaud Nourry, le talentueux PDG d’Hachette Livre et de Lagardère Publishing, il s’intéresse à peine aux grands auteurs mais réclame qu’on lui donne les derniers thrillers américains à la mode. Bien sûr, il a aussi imposé que l’on publie son épouse, désormais lancée dans la bande dessinée en créant un personnage sexy à son image, une sorte de Lara Croft du nom d’Amber Blake.

Jean-Luc adorait parader aux courses. Avec Jade, Arnaud semble s’amuser à jouer à la roulette russe. Sa conseillère, la communicante Anne Méaux, lui a fermement demandé de dire à sa jeune épouse de calmer sa frénésie sur Instagram, où elle pose chaque jour dans d’affriolantes tenues. Mais cela amuse Arnaud de la voir faire sensation en descendant en minijupe tout l’amphithéâtre d’une assemblée générale de petits actionnaires, pendant son discours. Mesure-t-il seulement qu’en exhibant sa vie privée loufoque, il montre en même temps son désintérêt pour la santé de l’entreprise ? « C’est la preuve qu’il est seul et sans ami, assure un avocat d’affaires, car un ami lui dirait : “Ecoute Coco, tu ne peux pas faire ça…” »

Troublant chassé-croisé générationnel

Les employés du groupe ne sont pas au bout de leurs surprises. Qui le sait ? Jade n’a pas seulement épousé l’héritier Lagardère avant de lui donner deux filles et un garçon. Sa petite sœur, Cassandra, a eu un enfant avec… Alexandre, le fils aîné d’Arnaud, dans un troublant chassé-croisé générationnel. De sorte que ce dernier est à la fois oncle et grand-père, beau-frère et beau-père, doublement lié à la famille Foret. « C’est vrai, on a fait fort », s’amuse-t-il en racontant leur confinement, tous ensemble, dans sa vaste maison de Rambouillet, dans les Yvelines.

Tout à sa vie personnelle, Arnaud Lagardère a laissé trois de ses hommes diriger à sa place : le directeur des relations humaines, Thierry Funck-Brentano, le secrétaire général du groupe et l’un de ses plus anciens lieutenants, Pierre Leroy, et le sulfureux Ramzi Khiroun, celui-là même qui joua pendant longtemps les protecteurs de la vie privée de Dominique Strauss-Kahn. « Les trahisons les plus dures viennent toujours de ceux en qui on a le plus confiance, mais j’ai vraiment ­confiance en lui… », assure Arnaud Lagardère.

Maintenant qu’il a cédé le pouvoir en abandonnant la commandite, l’héritier sait qu’il peut être écarté à tout instant. Il n’a pourtant pas perdu sa sérénité apparente ni reconsidéré son train de vie. Depuis près de dix ans, il est en faillite personnelle. Chaque fois qu’il vend des actifs, il n’en touche qu’un tout petit pourcentage. Avant l’épidémie de Covid-19, il percevait autour de 12 millions d’euros par an au titre de la commandite et en pourcentage des résultats. Depuis les différents confinements et l’effondrement du « retail », ces Relay, boutiques de gares et d’aéroports, atouts-phares du groupe, les résultats sont passés en négatif et les revenus annuels d’Arnaud Lagardère ont chuté à 2 millions. Une misère pour ce flambeur invétéré. C’est cette chute de ses rentes personnelles qui l’a conduit, en 2020, à aller se réfugier dans le giron de Vincent Bolloré puis à appeler au secours Bernard Arnault, un vieil ami de son père. En faisant venir l’un sans prévenir l’autre, il a réussi le tour de force de fâcher tout le monde. « On peut ne pas respecter les règles du club si on est riche et “successful”, note un banquier en vue. On peut aussi faire faillite si on respecte les règles du club. Mais faire faillite et ne pas respecter les règles du club, ça, on ne vous le pardonne pas.

Le groupe, si prospère du temps de son père, a été largement démantelé, ses avoirs financiers ont dégringolé, les milieux d’affaires le méprisent ? « Et alors ? », semble dire l’héritier devant ce champ de ruines. « Il y a au fond de moi une angoisse que j’ai appris à dissimuler, reconnaît-il enfin, dans un rare moment d’abandon. Mon père aussi était comme ça. Jamais il ne montrait la moindre angoisse. » Puis il confesse, de sa voix d’enfant, « il y a des nuits, pourtant, où je ne dors pas », sans effacer de son visage son impeccable sourire.

Raphaëlle Bacqué et Vanessa Schneider

Updated/maj. 30-07-2021

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