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Revue par Jacques Morice de Télérama le 4/4/2020, trouvée après avoir vu le film le 27/11/2020

Al Pacino, le flic, invite au café Robert de Niro, le truand : la scène est mythique et tirée d’une histoire vraie. Bien plus qu’un jeu du chat et de la souris entre deux stars au sommet, “Heat” est un film qui frôle la perfection.

À quoi ça tient, le magnétisme de Heat ? Se pourrait-il qu’il ait les mêmes propriétés que certaines drogues ? Si jamais je retombe par hasard dessus, en zappant, impossible de décrocher. Emprise immédiate. De manière volontaire ou non, j’ai dû voir le film de Michael Mann une bonne douzaine de fois. Alchimie parfaite. C’est pour moi le meilleur polar depuis vingt-cinq ans.

Pardon ? Si, si, j’ai bien pesé mes mots. Un film majeur du cinéma américain. J’ai dit « polar », mais c’est presque un film de guerre ou un western contemporain, opposant deux tribus. Le champ de bataille ? Los Angeles, ville horizontale et géométrique, réseau de voies rapides qui s’entrecroisent. Michael Mann filme ses rubans d’asphalte, sa gare routière, son port, son aéroport. Bref, tout ce qui flatte l’ailleurs. On restera pourtant coincé, comme enfermé dans un vaste terrarium urbain, où des chasseurs ressemblent à leurs proies. Un gang de malfrats s’y infiltre pour faire ses coups, de haute volée. L’autre tribu, celle des policiers qui quadrillent le territoire, tente de l’intercepter.

Un manuel pour l’armée et les braqueurs

Dès la scène inaugurale qui montre l’attaque du fourgon blindé, les moyens déployés sont impressionnants. L’emploi du camion bélier, la méthode opératoire, les tenues et les armes, tout ici démontre que les braqueurs agissent avec un sens de l’organisation et une discipline supérieurs. Filmer des braqueurs comme des professionnels consciencieux, obsédés par la maîtrise, n’était pas chose nouvelle, en 1995. Mais les montrer technophiles, suréquipés et surarmés, semblables à des membres d’un groupe d’intervention paramilitaire, était une première.

Le niveau de méticulosité et de perfectionnisme dont a fait preuve Michael Mann a été tel que certaines scènes ont servi ultérieurement de modèle, aussi bien à de vrais braqueurs qu’à des instructeurs de l’armée américaine. Heat s’est imposé au fil des ans comme un chef-d’œuvre « séminal » auprès d’un nombre incalculable de cinéastes, signant des succédanés plus ou moins navrants.

Heat de Michael Mann (1995)
Heat de Michael Mann (1995) © Warner Bros

De Niro et Pacino : qui dit mieux ?

L’affrontement entre les braqueurs et les policiers cache un duel respectueux. Celui qui oppose Neil McCauley, chef impérieux, réservé mais humain avec les membres de sa bande, au lieutenant de la police criminelle, Vincent Hanna, speed et sagace. Les deux sont interprétés par les monstres sacrés Robert De Niro et Al Pacino. Tout au long du film, ils se cherchent, s’épient à tour de rôle, se confondent aussi. Ce thème de la ressemblance, du double inversé, est résumé par la formule du lieutenant : « Je suis ce que je poursuis. »

Autant dire qu’entre ces deux prédateurs se joue aussi une attirance, forte, consacrée dans la fameuse scène du bar, où Hanna décide d’inviter son ennemi juré à boire un café. C’était la première fois que Robert De Niro et Al Pacino se retrouvaient en tête à tête. La scène s’inspire d’une histoire vraie, vécue et racontée par Chuck Adamson, un policier qui a aidé Michael Mann à créer sa série, Les Incorruptibles de Chicago. En 1963, cet Adamson, qui traquait un célèbre malfrat s’appelant Neil McCauley, est tombé dessus par hasard et l’a pareillement invité au café, où ils se sont raconté leur vie. L’anecdote a servi de point du départ à Michael Mann pour écrire et réaliser L.A. Takedown (1989), téléfilm policier, sorte d’ébauche de Heat dont le réalisateur n’était pas satisfait. D’où le remake.

Heat de Michael Mann (1995) avec Al Pacino et Robert De Niro
Heat de Michael Mann (1995) avec Al Pacino et Robert De Niro © Warner Bros

De l’hyperréalisme à l’abstraction

C’est le mélange rare d’hyperréalisme et de sophistication visuelle, de matérialisme et d’abstraction qui donne à Heat sa force irrésistible. On peut étrangement dire du film qu’il est à la fois solide, gazeux, liquide — on dirait de la chimie appliquée au thriller. Le regarder, c’est s’immerger dans un grand bain d’énergies contradictoires, où la vitesse et la torpeur, le chaud et le froid vont de pair.

Le titre lui-même a un double sens : il signifie « chaleur » mais renvoie aussi, dans l’argot de Chicago (la ville d’où Mann est originaire), à la police. Dans cette partie de cache-cache, de jeu sanglant du chat et de la souris, tous les sens sont en alerte, le cinéaste transformant la moindre situation en enjeu tout autant dramatique qu’esthétique. Le « bain » est ici musical — du Kronos Quartet à Brian Eno, la bande originale offre une partition inoubliable.

Plastique, aussi. Un élément marquant : la lumière bleu métallisé, signée Dante Spinotti, qui a été depuis tant de fois (mal) déclinée qu’elle est devenue un cliché disqualifiant. Le directeur de la photo s’est inspiré du peintre français Jacques Monory (1924-2018), adepte de la figuration narrative, influencé lui-même par l’univers du thriller policier. La monochromie — un bleu froid, limpide, translucide— était sa marque de fabrique. Un autre peintre, le Canadien Alex Colville, a compté. Mann reprend explicitement l’une de ses toiles, Pacific (1967), dans la séquence où De Niro se tient dans sa grande maison vide, derrière la baie vitrée, face à la mer.

Heat de Michael Mann (1995) avec Robert DeNiro et Val Kilmer
Heat de Michael Mann (1995) avec Robert DeNiro et Val Kilmer © Warner Bros

La séquence d’anthologie de la fusillade

Elle est filmée en plein jour, au milieu d’une artère passante de Los Angeles. Neil McCauley et ses deux acolytes commettent un hold-up dans une grande banque. Tout se passe bien. Ils ressortent en rejoignant un complice qui les attend au volant d’une voiture. Mais le lieutenant Vincent Hanna débarque sur les lieux, suivi d’autres véhicules de flics. Une fusillade, d’une tension extrême, éclate alors et dure plusieurs minutes. C’est une séquence de mise en scène d’anthologie, chorégraphiée, supervisée dans ses moindres détails.

En 1995, comme aujourd’hui, les effets de réalisme restent d’une violence sidérante. Ils proviennent tout autant du son (la déflagration des armes à feu, les salves, les carrosseries criblées) que de la vision du déluge des munitions. Sur les images de tournage, on voit clairement que les techniciens eux-mêmes devaient se protéger derrière des boucliers pour ne pas être touchés par les douilles vides projetées.

Heat de Michael Mann (1995) avec Ashley Judd
Heat de Michael Mann (1995) avec Ashley Judd © Warner Bros

Un romantisme mélancolique

On pourrait croire que Heat est surtout un thriller glacé et violent. Or c’est aussi une œuvre d’un lyrisme poignant, empreint d’un romantisme noir. Un paradoxe de plus, qui témoigne de sa richesse. Il décrit un monde où les hommes ne sont nullement des héros triomphants, mais plutôt des fantômes accros à leur métier, des monstres d’orgueil enfermés dans une logique meurtrière, fuyant, se cachant en permanence.

Ce qui peut les révéler, les faire dévier de leur voie mortifère, en un mot les ramener à la vie ? Les femmes. Fortes, décidées, courageuses. Ce sont elles qui font tomber les masques. Elles sont au second plan, elles n’en sont pas moins essentielles. Trois actrices formidables (Diane Venora, Ashley Judd et Amy Brenneman) interprètent chacune la compagne d’un des protagonistes principaux. Grâce à elles, trois histoires d’amour, compliquées, différentes, se dessinent. Entre Al Pacino et Diane Venora, plus rien ne va, leur mariage tourne à l’orage. Entre Val Kilmer et Ashley Judd, il y a aussi du gâchis, mais le sentiment reste puissant. Quant au couple formé par De Niro et Amy Brenneman, il est tout récent. C’est une passion naissante, si belle dans ses promesses que la voir vaciller et se briser dans les yeux d’Amy Brenneman, pétrifiée, clouée sur son siège de voiture, vers la fin du film, vous touchera forcément en plein cœur.

Updated/maj. 28-11-2020

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