« Coup de tonnerre » à Toulouse en 1971 : l’indépendant Pierre Baudis met un terme à 70 ans de municipalité socialiste. Fort d’une collaboration de douze années dans la municipalité socialiste de Louis Bazerque, Pierre Baudis a su tirer profit des faiblesses de la gauche toulousaine et d’une renommée d’homme charitable. Cette date marque un tournant majeur dans la vie politique locale. Pendant près de 37 ans, la droite modérée a exercé sans discontinuer le pouvoir municipal, alors que pour les Présidentielles,
le choix des Toulousains s’est toujours manifesté en faveur de la Gauche : le fameux paradoxe politique toulousain.

1971 : Pierre Baudis et le basculement du Capitole

Par Audrey Choteau, livre “Toulouse une Métropole Méridionale”, Presse Universitaires du Midi
 

1Sur l’échiquier politique français, la population de Toulouse se situe à gauche depuis les premières années de la IIIe
République. Dès 1870, en effet, notre cité a fait sienne la doctrine
radicale, portant finalement ses représentants au Capitole, en 1888. Au
début du xxe
siècle, les socialistes prennent la relève du parti radical. À leur tour
ils accèdent en 1906 à la mairie. Et tandis que s’épanouit leur
puissance à travers l’ensemble de la région, ils font du Capitole une
citadelle solide, représentative de cette autorité.

2Cinq élections
municipales ont eu lieu entre les deux guerres (1919-1925-1929-
1931-1935), cinq aussi depuis la Libération (1945-1947-1953-1959-1965).
Chaque fois un maire issu de la gauche a été élu par le suffrage
universel des Toulousains, et désigné par le conseil municipal, sauf
en 1919. Il n’y avait pas eu de maire élu entre 1940 et 1944, mais des
exécutants nommés par le régime de Vichy. Neuf fois consécutives, la
gauche l’a donc emporté aux Municipales de Toulouse.

3Cependant en 1946,
on est loin de la gauche d’avant-guerre. La SFIO conserve une majorité
suffisante pour gouverner seule. Mais la poussée du communisme après
guerre la contraint à s’allier avec le centre pour conserver la mairie.
C’est ainsi que Raymond Badiou se tourne en 1947 vers les gaullistes et
les radicaux. En 1956, les radicaux coalisent la droite toulousaine, MRP
et CNI, et font jeu égal avec la SFIO avec 23,9 % des voix.

4La SFIO, prise
entre les radicaux et les communistes, est de nouveau affaiblie en 1958.
Raymond Badiou, refusant de suivre la SFIO dans sa politique de
répression militaire en Algérie, démissionne pour adhérer au PSU et est
remplacé à la mairie par le socialiste modéré Louis Bazerque.

5Les élections
municipales de 1959 placent la liste SFIO qu’il conduit, à peine
au-dessus de la liste communiste, avec respectivement 24 % et 21 % des
voix. Et, pour triompher de Raymond Badiou par 23 voix contre 14, il a
recours aux voix centristes présentes dans le conseil depuis 1947.

6De même, il doit
en 1965, pour conserver la mairie, s’ouvrir vers la droite en s’alliant
avec les gaullistes et en prenant pour premier adjoint Pierre Baudis,
député indépendant.

7Si, à l’approche
du mois de mars de l’année 1971, la France sommeille encore, bercée par
la présidence tranquille de Georges Pompidou, elle se réveille à
l’occasion des élections municipales des 14 et 21 de ce mois-là. C’est à
cette occasion que Toulouse infléchit sa trajectoire politique : en
l’espace d’une semaine, le Capitole passe des mains socialistes à celles
de l’indépendant Pierre Baudis.

De Paris à Toulouse : Une campagne électorale animée

La fin de la collaboration Bazerque-Baudis

8Depuis 1963 environ,
la tactique de la bipolarisation politique, menée par Charles de Gaulle
et André Malraux au niveau national entre l’UDR d’un côté, le PCF de
l’autre, doit s’exercer au niveau local, même si elle est plus réservée
chez Georges Pompidou.

  • 1 C. Beringuier, A. Boudou, G. Jalabert, Toulouse Midi-Pyrénées, la transition, Paris, 1972, (…)

9Profitant de
l’acquis des élections législatives de 1968, du vote favorable de
Toulouse pour Georges Pompidou un an plus tard, la majorité jetait son
dévolu sur la Ville rose. « Pour que la percée de l’UDR soit assurée
dans Midi-Pyrénées, il faut que Toulouse tombe…, le reste suivra, du
moins le pense-t-on en haut lieu »1.
Il fallait pour cela briser le duo Bazerque-Baudis ; car si leur
alliance était reconduite, modérés « socialistes » et modérés
« indépendants » étaient certains de remporter la victoire.

10Pour la droite,
cette division présentait un double avantage : d’une part elle privait
Louis Bazerque de l’électorat modéré et centriste dont il bénéficiait
depuis 1965, d’autre part elle l’obligeait à choisir entre l’union avec
les communistes ou l’isolement presque complet. Quant à la gauche, elle
avait changé de discours politique depuis peu. Après la défaite
retentissante à l’élection présidentielle de 1969, les socialistes
opèrent un premier rassemblement au congrès d’Issy-les-Moulineaux, en
juillet de la même année, entre la SFIO, les amis de Jean Poperen et
ceux d’Alain Savary, et forment le Nouveau parti socialiste dirigé par
Alain Savary, avec le soutien de Guy Mollet. Oubliant ainsi les
divisions occasionnées par les élections présidentielles de 1969, les
partis socialiste et communiste voulaient réaliser ce que le Programme
commun devait concrétiser en 1972 : l’Union de la gauche. Sous la
conduite de Georges Marchais, les communistes s’engageaient à nouveau
dans la voie du dialogue avec les socialistes. La gauche traversait
alors une période difficile de son histoire, divisée par les ambitions
de la CIR, du PSU et du PS ; cependant, elle manifestait le désir
d’appliquer la décision du congrès d’Issy-les-Moulineaux. Mais il s’est
vite avéré trop délicat, pour le PS, de poursuivre une alliance
nationale à gauche et de respecter en même temps des alliances avec la
droite, fut-elle modérée. Cela, d’autant plus que les militants
socialistes et communistes manifestaient ouvertement leur désir de voir
l’Union de la gauche enfin réalisée. Si Alain Savary décidait de ne pas
toucher à Marseille, il sacrifiait finalement Toulouse à cette nouvelle
politique.

  • 2 La Dépêche du Midi, le 12 février 1971.
  • 3 La Dépêche du Midi, le 19 janvier 1971.
  • 4 La Dépêche du Midi, le 19 janvier 1971.

11Le premier pas
est franchi : Louis Bazerque reçoit l’ordre de se séparer de ses
colistiers « réactionnaires ». Pour ce faire, Bazerque déclare que « le
fait de ne pas avoir de premier adjoint parlementaire serait une bonne
chose car, sur le plan municipal, on fait de la gestion »2.
Onze jours plus tard par conséquent, Pierre Baudis confirme sa décision
de constituer « une liste de large union et de gestionnaires » en
déclarant : « Le maire de Toulouse m’a confirmé vendredi 15 janvier que
son parti ne pouvait concevoir l’union qu’assortie de cette exclusive
personnelle. Aujourd’hui je prends donc devant l’opinion publique mes
responsabilités en dénonçant des méthodes qui voudraient ramener les
débats politiques à des questions subalternes et je lance, face à ce
sectarisme, un nouvel appel à une large union sans aucune exclusive »3.
Par là même, Pierre Baudis plaçait sa candidature sous le signe de
l’apolitisme : « il est normal, il est indispensable que pour assurer la
gestion d’une grande ville, des hommes d’horizons différents se
retrouvent unis par leur profond désir de servir leur cité, même s’ils
sont par ailleurs séparés sur certains choix politiques »4.

Vers des listes séparées

12Cette union que
toute la gauche réclame, les partisans locaux la veulent-ils vraiment ?
Si le PC répond par l’affirmative, il n’en est pas de même pour le PS
que la question divise rapidement en deux fractions.

13Représentée par
le sénateur André Méric, l’une fait campagne pour l’alliance avec les
communistes tandis que l’autre, dirigée par Louis Bazerque, refuse cette
union électorale. Il s’ensuit toute une série de discussions animées à
laquelle un vote de la section toulousaine du PS met fin. Le maire avait
cependant averti que si sa proposition était rejetée, il se retirerait
purement et simplement de toute activité politique. Le 8 janvier, en
choisissant comme ligne définitive la tendance exprimée par le maire
sortant, la fédération décide de s’y plier. Il est vrai que sans cet
appoint de dernière minute, la proposition de Louis Bazerque aurait sans
doute eu plus de difficulté à être retenue.

14Désormais fixées
sur l’attitude des socialistes, toutes les formations politiques
arrêtent leur stratégie, concluent des alliances afin d’élaborer leur
liste.

15Les modérés et
les républicains indépendants ayant décidé de soutenir Pierre Baudis,
Louis Bazerque constitue une liste « pour la permanence de Toulouse »
qu’il caractérise comme n’étant pas politique. Majoritairement
socialiste avec 19 représentants, elle se compose de six radicaux, de
six membres du centre démocrate et de six personnalités dites
techniques. En rassemblant de nombreux conseillers municipaux et le
maire lui-même, cette liste reconduit en fait la municipalité sortante,
quelques éléments en moins. Louis Bazerque y est assisté de deux
personnalités politiques qui sont également ses adjoints : maître Marcel
Dumaine, président de la fédération départementale du parti
radical-socialiste, et Émile Lapoujade, centre démocrate. Placée sous le
signe d’« un bond nouveau en avant » dont un isard est le symbole, elle
veut apparaître comme étant une large ouverture. Quant aux idées
qu’elle développe, elles sont simples : Louis Bazerque ne prend soin que
de rappeler les réalisations accomplies par sa municipalité, sans
omettre le rôle futur de la ville au sein de la région. Tout cela avec
en toile de fond l’idée d’un « contact permanent et étroit » avec la
population toulousaine.

16Pierre Baudis
constitue une liste « Toulouse pour tous ». Elle se veut garante du
« changement dans l’expérience ». Composée de courants politiques
variés, elle est la mieux dosée pour toucher le plus large public
avec 9 gaullistes, 2 PDM, 1 CNI, et 12 personnalités apolitiques. C’est
dans cette composition éclectique que l’on peut mesurer toute l’habileté
de Pierre Baudis, car elle est la preuve concrète de son désir de
vouloir dépolitiser la charge municipale. Son programme y fait
d’ailleurs sans cesse référence. Pierre Baudis appelle au rassemblement
afin que la nouvelle municipalité soit au service de tous les
Toulousains, et qu’elle cesse d’être la permanence d’un parti politique.

  • 5 La Dépêche du Midi, le 27 février 1971.

17Ce n’est que
le 19 février, un mois après les autres partis, que le PC, la CIR et des
dissidents socialistes réalisent un accord définitif pour présenter une
liste commune, « Union de gauche pour la démocratie et le socialisme ».
C’est le communiste Jean Llante qui la conduit ; à ses côtés Alain
Beneteau, secrétaire fédéral du PSU, et André Estrade, secrétaire
départemental de la CIR. La participation des conventionnels à cette
liste avait été difficile à obtenir car au niveau national, la CIR
s’était engagée dans un processus de fusion avec le PS. Ainsi, on
concevait mal à Paris que les amis de François Mitterrand puissent
devenir, à Toulouse, les adversaires des socialistes d’Alain Savary. Si
cette formation rejoint la liste de Jean Llante, c’est à la condition
que le PC lui a promise formellement : le maintien de la liste au second
tour en cas du succès de Louis Bazerque. Le PSU, quant à lui, adhère à
la liste aux mêmes conditions. Cette liste réunit 18 communistes,
10 PSU, 6 conventionnels et 3 ouvriers et employés, 6 ingénieurs et
techniciens, des professeurs, des médecins et deux anciens députés,
Llante et Vauban. Leur programme peut se résumer en un but essentiel
pour eux « réaliser une gestion honnête mais également mettre la
municipalité au service des travailleurs et de la population »5.

18Alors que l’on
pensait s’acheminer vers une élection triangulaire à Toulouse, une
quatrième liste vient s’ajouter « Toulouse-Renouveau ». Se définissant
comme une liste de la gauche gaulliste, elle est conduite par un avocat à
la cour, maître René Segond. Son éventail politique s’étend du centre à
la gauche non communiste, mais la particularité de cette liste, c’est
d’avoir une composition essentiellement socioprofessionnelle, ses
représentants appartenant en effet aux milieux industriels, commerciaux,
et ouvriers. Cette liste n’en est pas moins une liste dissidente
puisqu’elle se réclame de la majorité présidentielle.

19Officiellement ouverte le 2 mars, la campagne électorale va être le théâtre de bien des affrontements.

  • 6 La Dépêche du Midi, le 11 janvier 1971.

20C’est La Dépêche du Midi
qui va très vite orchestrer cette campagne électorale. En soutenant
ouvertement le candidat socialiste, ce quotidien joue un rôle fort
appréciable. Par ses articles intitulés « le billet du maire », le
candidat socialiste traite de différents problèmes aussi variés que
l’environnement, l’emploi ou la fiscalité. Il n’oublie d’ailleurs jamais
de rappeler l’œuvre accomplie par sa municipalité, ni de critiquer le
gouvernement pour l’aide qu’il semble ne pas lui apporter parce qu’étant
socialiste. Les déclarations de Louis Bazerque sont amicalement
commentées, ses photos régulièrement publiées. Ainsi : « Avec la
désignation de M. L. Bazerque, il y a tout lieu de croire que l’équipe
actuelle sera reconduite (…) »6.
Pierre Baudis est certes admis dans le journal, mais avec beaucoup plus
de réserves. Quant à Jean Llante et René Segond, ils ne sont cités dans
le journal qu’en fonction de leurs actes et déclarations.

21Les affiches sont
aussi pour les candidats un moyen efficace de s’exprimer, et les murs
de Toulouse en sont vite bien couverts. Celles du PCF sont les mêmes
dans toute la France, sans originalité. Louis Bazerque joue quant à lui
sur les traditions régionales en interpellant les occitans par un
slogan : « Per Toulouso, toutjoun maï », l’isard toujours
présent symbolise l’impulsion nouvelle qu’il veut donner à la ville.
Parallèlement, d’autres affiches vantent haut en couleur SON opération
d’urbanisme : le Mirail. La publicité électorale de Pierre Baudis est
plus discrète. Reprenant le thème alléchant de « Toulouse pour tous »,
ses affiches font intervenir des éléments de la nature, tel un bouquet
de fleurs qui évoque pureté et modestie.

22Les thèmes
développés par les candidats lors de cette campagne ont essentiellement
porté sur la circulation, l’urbanisme et la gestion municipale. Si les
solutions proposées varient selon les listes, tous insistent sur un
point : les préoccupations des Toulousains ne doivent plus être régies
par des considérations politiques. On a envie de s’écrier : vive
l’apolitisme !

  • 7 La Dépêche du Midi, le 11 janvier 1971.

23Chaque thème
abordé reste l’occasion de critiquer ce qui a déjà été fait. L’habileté
de Pierre Baudis est de parvenir à se démarquer d’une politique
municipale dont il a été, pourtant, l’un des exécutants. En même temps
qu’il propose « un plan établi sur six ans en accord et en liaison avec
les associations de quartier »7,
il insiste sur le fait que lui et ses amis s’étaient opposés au projet
du Mirail, au mode de rachat de la société des transports en commun et,
sur ces points, les critiques ne manquent pas… Les Toulousains y sont
d’autant plus sensibles que ces domaines concernent directement leur vie
quotidienne.

24Au fur et à
mesure que se déroulait cette campagne, le spectateur avait peu à peu
l’impression d’assister à un duel entre Louis Bazerque et son ancien
premier adjoint. Même si la lutte se circonscrit avec certitude entre
Baudis, Llante, Segond et Bazerque, c’est une sorte de « joute
électorale » que la population toulousaine doit arbitrer.

Toulouse, point chaud de la lutte électorale

25Le
dimanche 14 mars, les Toulousains placent Pierre Baudis en tête de la
« course électorale ». En lui accordant 42,7 % de leur suffrage, ils en
font le favori du ballottage que le candidat indépendant doit disputer
avec Louis Bazerque et Jean Llante.

  • 8 La Dépêche du Midi, le 15 mars 1971.

26Car à la
surprise générale, le maire sortant est loin derrière… Avec 31,4 % des
voix, il réalise un score qui ne lui laisse que peu d’espoir d’arriver
en tête du ballottage. Le face à face entre les deux hommes s’est donc
bien réalisé, mais c’est vers la liste de Jean Llante que tous les
regards convergent. Car avec 22,3 % des votes, celle-ci détient la clef
du jeu socialiste, peut-être même les clefs de la mairie pour Louis
Bazerque. Quant à René Segond, n’obtenant que 3,5 % des suffrages, il ne
peut prétendre participer au second tour de scrutin8.

27De façon
générale, le premier tour n’a pas bouleversé la carte des villes
françaises. Les élections ont en effet révélé une bipolarisation de
l’électorat et, par conséquent, l’effacement du centre. En outre, la
majorité tend à confirmer sa lente conquête des bastions socialistes
sans obtenir des succès spectaculaires. Enfin et surtout, il apparaît
évident que dans les villes où l’Union de la gauche s’est effectuée, des
victoires non négligeables ont été remportées. En ce sens les élections
sont intéressantes. Elles amorcent une mutation politique à l’issue de
laquelle cette union peut se faire. Il apparaît d’ailleurs bien vite au
parti socialiste que c’est uni au parti communiste qu’il a le plus de
chances de remporter la victoire ou de conserver le plus grand nombre de
mairies. À Toulouse l’évidence allait être la même.

  • 9 La Dépêche du Midi, le 15 mars 1971.
  • 10 La Dépêche du Midi, le 15 mars 1971.

28À Paris, c’est
dès le 15 mars que le PCF se met au diapason du parti socialiste.
Georges Marchais prône « les désistements réciproques en faveur des
listes démocratiques ayant obtenu le plus grand nombre de suffrages »9,
tandis que Alain Savary déclare : « nous souhaitons quant à nous qu’à
Lille comme ailleurs, le PC (…) se désiste en faveur du candidat de la
gauche le mieux placé pour battre l’UDR »10.
L’Union de la gauche devient alors une stratégie électorale plus qu’un
objectif idéologique ; la nécessité l’emporte sur la conviction.

29Mais il y a
toujours des exceptions à une règle générale ; Toulouse en est une, du
moins l’est-elle le 16 mars encore. Les partis locaux communistes,
socialistes unifiés et la CIR rechignent à suivre les suggestions de
leur état-major national. Les communistes ne sont pas d’accord avec la
décision prise à Paris selon laquelle leur désistement est nécessaire,
aussi entendent-ils ne pas céder au mot d’ordre de leur parti. D’abord
parce qu’ils avaient promis au PSU et à la CIR de maintenir leur liste
commune au second tour, et ensuite parce que les impératifs dus à une
politique d’union semblent lointains vus de Toulouse. Mais la proximité
du second tour exige une caution immédiate… Pour remédier à cet
entêtement, le PCF dépêche à Toulouse deux des plus célèbres dirigeants,
Roland Leroy et Jacques Duclos, avec pour mission d’amener Jean Llante
et ses partisans au désistement. Ils agissent habilement, démontrant aux
communistes toulousains qu’avoir une telle attitude, c’est faire une
erreur politique grossière. Si cela peut convaincre les dirigeants, il
n’en est pas de même pour les militants qui élèvent la voix, renforcés
dans leur position par des personnalités communistes, comme Jean Doumeng
qui ne cache pas son hostilité à la décision d’un désistement éventuel.

  • 11 La Dépêche du Midi, le 17 mars 1971.
  • 12 La Dépêche du Midi, le 17 mars 1971.

30Le
mardi 16 mars vers 21 heures, à l’issue d’une réunion décisive et fort
animée, le comité fédéral de la Haute-Garonne du PCF annonce contre
toute attente le désistement de la liste conduite par Jean Llante, en
faveur de Louis Bazerque, « seul moyen d’empêcher l’UDR de mettre la
main sur le Capitole »11.
Ainsi donc le grand dessein de l’Union de la gauche a finalement décidé
Toulouse à céder ; disons plutôt que l’ordre, reçu de Paris, a sacrifié
les particularités locales aux exigences nationales. Cet acte est
d’autant plus « dicté » par la politique de l’union qu’il est évidemment
gratuit ; car si Jean Llante accepte de se retirer en faveur de Louis
Bazerque, il n’entrera pas pour autant au Capitole. La liste socialiste
ne pouvant être modifiée entre les deux tours, le maire sortant n’offre
rien aux communistes en échange de leur geste. Jean Llante et Roland
Leroy s’empressent de dissiper tout malentendu, précisant qu’il n’y a
aucune divergence de vues entre le comité central et le comité
départemental12.
Mais les militants ne veulent pas faire marche arrière. Cette ambiance
qui existe alors au parti communiste, Jean Llante doit faire en sorte de
la modifier très rapidement car le désistement était en train de se
faire dans des conditions telles, qu’il pouvait desservir Louis Bazerque
plus que l’avantager.

  • 13 La Dépêche du Midi, le 17 mars 1971.

31Un autre fait
pèse négativement dans la balance de Louis Bazerque : c’est la réaction
de la CIR et du PSU devant le désistement communiste. S’opposant à leurs
états-majors nationaux, qui prônent également l’union, elles condamnent
fermement la décision du désistement. Le PSU et la CIR estiment que
cette nouvelle position est contraire à celle définie par le PC avant
le 14 mars. Qualifiant ce revirement de « compromission électorale »13,
les deux partis parlent de trahison et menacent d’appeler les électeurs
à voter blanc. Cette prise de position de la CIR et du PSU ne peut
qu’avoir des conséquences négatives pour Louis Bazerque : elle risque
d’affaiblir le nombre de ses électeurs potentiels, de façon non
négligeable, et, surtout, de le desservir dans l’opinion publique.

32Louis Bazerque et
Pierre Baudis abordent le dernier tournant de la course électorale une
fois cet épisode terminé ; les deux candidats sont désormais face à
face. Si un petit vent de panique avait soufflé sur le camp socialiste
au lendemain du premier tour, le désistement des communistes redonne
confiance aux partisans de Louis Bazerque. Il faut reconnaître que
l’arithmétique leur donne raison d’espérer, car les 22,3 % de Jean
Llante ajoutés au 31,4 du maire sortant leur apportent la majorité
nécessaire pour retrouver, une troisième fois, le chemin du Capitole. Le
principal problème qui se pose au PC local est de savoir si les
électeurs communistes seront, le 21, aussi disciplinés que les
militants.

33Désormais il
s’agit de barrer la route à Pierre Baudis. Communistes et socialistes
prônent l’union ; or c’est Louis Bazerque qui la représente. Si Bazerque
et Llante prenaient soin de faire une distinction nette entre leur
candidature avant le 14 mars, il n’en est plus de même dès le 17. Après
redistribution des cartes, il ne s’agit plus que d’une chose : être
« d’un côté ou de l’autre ». Politisée, la campagne électorale n’en
devient que plus acharnée.

34Le plus bel exemple que l’on puisse donner de cet engagement est celui du samedi 20 mars. À la veille du second tour en effet, La Dépêche du Midi
fait de la propagande électorale : tous les soutiens apportés au maire
sortant sont publiés : Jean Charlas, CIR ; Alain Savary, PS ; Michel
Rocard, PSU ; Marcel Dumaine, parti radical ; André Méric,
vice-président du Sénat ; M. Morice, sénateur maire de Nantes ; Jean
Lecanuet, centre démocrate…, de même ceux du cercle radical, du centre
républicain et de l’association pour le mouvement réformateur.

  • 14 La Dépêche du Midi, le 17 mars 1971.

35Face à ce
déchaînement généralisé de la gauche, quelle est l’attitude de Pierre
Baudis ? Conforté par les 13 000 voix d’avance dont il bénéficie, le
candidat indépendant semble vivre les péripéties de la campagne non pas
en tant qu’acteur, mais en tant que spectateur. En fait, ce sont les
socialistes et les communistes qui font « la une » de ces quelques
jours. Pierre Baudis se sert du désistement communiste pour dénoncer que
« la politisation du deuxième tour a éclairé sur la sincérité de
prétendus gestionnaires »14.
Il est certain qu’après le 16 mars au soir, Louis Bazerque doit
s’expliquer sur son changement d’attitude vis-à-vis du parti communiste.
Son discours politique sacrifie obligatoirement la gestion et les
projets municipaux à la « gloire » de l’Union de la gauche.

La fin d’un règne socialiste

Une mairie tombe

  • 15 La Dépêche du Midi, le 22 mars 1971.

36Les chiffres
tombent ce dimanche là, implacables : avec 57,02 % des suffrages
exprimés, Pierre Baudis remporte ces élections et devient le nouveau
maire de Toulouse. Le candidat indépendant met ainsi fin à plus d’un
demi-siècle de présence socialiste au Capitole. Face à lui, Louis
Bazerque ne parvient à rassembler qu’un peu moins de 43 % des voix15.

37À l’échelon
national, ces élections ne modifient que très légèrement la carte
municipale. Aucune formation politique ne peut en effet revendiquer une
réelle victoire. Une analyse plus précise des résultats révèle néanmoins
que le bilan apparaît plus positif pour l’opposition qu’il ne l’est
pour la majorité. Au total, sur les 193 villes de plus
de 30 000 habitants, 98 municipalités appartiennent à la gauche, 74 sont
à la majorité et 21 au centre. En effet, dans les villes où l’union
entre socialistes et communistes s’est réalisée, beaucoup de victoires
ont été remportées. Ce phénomène, amorcé le 14 mars, est confirmé au
deuxième tour : l’union est nettement ratifiée par un électorat de
gauche qui encourage ainsi la nouvelle orientation de ses formations
politiques.

38Une remarque
s’impose néanmoins d’elle-même : ces élections municipales profitent
mieux au parti communiste qu’au parti socialiste. Il est vrai que les
résultats en témoignent ; le PC gagne en effet six villes, et le PS
quatre. Et si Georges Marchais n’en perd aucune, le parti d’Alain Savary
doit en céder quatre, et non des moindres : Arles, Meaux, Narbonne,
Toulouse. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que celles-ci sont
de vieilles forteresses du socialisme modéré, largement ouvertes sur le
centre. Situés à droite du PS, ces municipalités n’ont pas résisté au
choc majoritaire et à la dynamique électorale qu’une réelle Union de la
gauche a suscitée ailleurs.

Toulouse, une victoire pour la majorité présidentielle

  • 16 Le Figaro, le 16 mars 1971.

39Dans ce bilan
mitigé, on comprend que la majorité considère le résultat toulousain
comme une éclatante victoire. La ville rose constitue une des exceptions
à la dynamique unitaire de la gauche, et une exception d’importance…
Car cette victoire, si elle ne prouve pas que « les partis de gauche,
s’ils vont au combat isolément, ne peuvent plus l’emporter »16,
montre en tout cas que l’union n’a pas rallié dans notre cité les
suffrages qu’elle a rassemblés ailleurs. Le résultat de Toulouse est
ainsi un des résultats surprenant de ces élections.

  • 17 La Dépêche du Midi, le 22 mars 1971.

40Le score obtenu
par le candidat indépendant est tout autant remarquable qu’inattendu.
Sur 123 534 suffrages exprimés, Pierre Baudis en rassemble 70 443,
devançant ainsi son adversaire de 17 352 voix17.
C’est une avance considérable. Si le maire sortant augmente son
électorat de façon sensible avec plus 17 361 voix, Pierre Baudis le fait
de façon significative : en gagnant 21 922 suffrages par rapport au
premier tour ; il confirme son avance du 14 mars et, surtout, prouve que
son électorat s’est considérablement élargi. Le candidat indépendant a
bénéficié sans aucun doute de voix socialistes ; bon nombre d’électeurs
ont dû être effrayés par le soutien que le PC a apporté à Louis
Bazerque, notamment l’électorat modéré du maire sortant. En outre, le
nombre de votants a augmenté de façon fort importante : les Toulousains
avaient été 116 528 à se rendre aux urnes le 14 mars, ils sont
130 826 le 21 soit 14 298 votants en plus. Non seulement il retrouve la
totalité des suffrages remportés par les candidats de la majorité aux
législatives de 1968, mais il augmente très largement le nombre. Ceci
est d’autant plus remarquable que le taux d’abstention est nettement
plus bas le 21 mars que le 14 ; il est effectivement passé de 38,8 %
à 31,3 %. Ceci nous permet de dire que les abstentionnistes de la veille
se sont déplacés en faveur de Pierre Baudis. Près de 30 000 électeurs
de gauche ont fait défaut à Louis Bazerque entre les deux tours, il
apparaît évident que le report des voix communistes s’est mal effectué,
car le candidat socialiste est loin de faire le plein de voix
rassemblées par la gauche au premier tour.

41En tout cas, ces
résultats montrent clairement que l’Union de la gauche est loin d’avoir
rallié tous les suffrages attendus. Il est certain que si Jean Llante
est parvenu à mobiliser les militants communistes, il a échoué au niveau
de son électorat. De toute évidence, l’union ne s’est bel et bien faite
que dans les discours.

Les causes d’un échec socialiste

Une campagne personnalisée

  • 18 A. Lancelot : « Les élections municipales, 14 et 21 mars 1971 », Projet, juin 1971, p. 645
  • 19 L’Express, 29 mars-4 avril 1971.
  • 20 C. Beringuier, A. Boudou, G. Jalabert, ouv. cité, p. 283-284.
  • 21 L’Express, 18-24 janvier 1971.

42Dans Le Monde
du 5 mars 1971, Camille Laurens, secrétaire général du CNIP, écrit que
« dans l’élection communale, l’enjeu est le cadre de vie proche et de
tous les jours ; la compétence, l’expérience, l’efficacité, la valeur de
la gestion l’emportent ». Il est vrai qu’au niveau des élections
municipales, l’étiquette du chef de liste compte moins que sa
personnalité : « On privilégie l’homme »18.
En ce sens la défaite de Louis Bazerque est significative : elle montre
que la population toulousaine a rejeté le candidat socialiste en tant
qu’homme, et pas seulement en tant que maire. S’il perd la confiance de
ses mandats, Louis Bazerque perd aussi, plus généralement, celle de
toute une population…, car la campagne électorale a évolué de façon
telle que la lutte est devenue très personnalisée. Si l’on en croit L’Express, Louis Bazerque est même surnommé Louis XIV tant il méprise l’avis de ses pairs19.
Sobriquet révélateur…, il ne faut pas s’étonner de la façon dont
écrivains ou journalistes le définissent : « le profil de médaille, la
rondeur de la silhouette, l’accent nasillard, l’amabilité réelle, pour
ceux qu’il affectionne, ne peuvent faire oublier l’autorité, la fausse
bonhomie, le verbe haut et cassant, le goût du pouvoir du maire
sortant »20. Un journaliste de L’Express, André Chambraud, le définit en ces termes : « une sorte de patricien efficace, orgueilleux et socialiste »21. Le vote du 14 mars avait sanctionné ce tempérament, celui du 21 le rejette.

43Le PS est
également fautif. Fautif de ne pas avoir su imposer de véritables
discussions au sein même du parti, d’avoir laisser Louis Bazerque régner
en maître absolu sur un parti qui aurait eu besoin de connaître un
renouvellement certain. Car depuis une vingtaine d’années, les
dirigeants sont restés les mêmes. Si au plan national le PS était en
pleine réorganisation, il apparaissait au plan local comme un parti à
bout de souffle.

44Déjà affaiblie
par un PS en mal de renouvellement, la gauche toulousaine l’est aussi
par les relations tendues qui existent entre les partis socialiste et
communiste locaux. Depuis les élections municipales de 1965, le PC ne
porte pas Louis Bazerque dans son cœur ! Pour les communistes, c’est
« bonnet blanc et blanc bonnet » pour reprendre la formule de Jacques
Duclos. Ancrée dans les mœurs politiques toulousaines, cette mésentente a
indéniablement cassé la dynamique unitaire de la gauche ; elle est
autant responsable de la défaite que l’attitude personnelle du maire
sortant. À ces raisons propres à Louis Bazerque et au parti socialiste
lui-même, viennent s’ajouter celles qui concernent l’aspect gestionnaire
de la municipalité. Le maire sortant avait pris, dans ce domaine, de
nombreuses initiatives qui se sont retournées contre lui pendant la
campagne électorale.

Une gestion critiquée

  • 22 La Dépêche du Midi, le 3 mars 1971.

45C’est en
matière de circulation qu’il est le plus critiqué. Depuis longtemps
celle-ci était difficile, et depuis longtemps aussi les Toulousains s’en
plaignaient. Pour pallier ce problème, le candidat socialiste avait
entrepris, en fin de mandat, la construction de mini-tunnels et de deux
toboggans. Ces travaux sont vite attaqués ; Pierre Baudis déclare ainsi
qu’ils ont été réalisés « sans vue d’ensemble »22.
Leur inauguration a-t-elle été dictée par des préoccupations
électorales ? Il s’agirait dans ce cas d’un mauvais calcul, car ces
constructions sont plus condamnées qu’appréciées. En outre, le maire
sortant avait décidé la création d’un parking souterrain place du
Capitole. Cette construction provoqua le mécontentement des commerçants
du quartier qui devaient, momentanément, interrompre leurs activités. En
outre, beaucoup de commerçants reprochent à Louis Bazerque d’avoir
favorisé le développement des hypermarchés ; en installant le Mirail, il
avait entraîné la ruine des petits commerçants. Au sein de cette
catégorie de la population active, il est sûr que les critiques à
l’encontre de Louis Bazerque ont été vives et on peut considérer comme
non négligeable le rôle tenu par cette profession.

46Le Mirail est un des deux points sur lesquels le maire sortant a été fortement discrédité.

  • 23 C. Beringuier, A. Boudou, G. Jalabert, ouv. cité, p. 289-294.
  • 24 C. Beringuier, A. Boudou, G. Jalabert, ouv. cité, p. 193.
  • 25 L’Express, 5-11 janvier 1971.

47Au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale, Toulouse comptait 250 000 habitants.
Vingt-cinq ans plus tard, en 1970, la population devait atteindre le
chiffre de 400 000. Inquiet d’un tel accroissement démographique qui
devait porter à 600 000 le nombre d’habitants en 1980, Louis Bazerque
veut alors donner à la ville le moyen de remédier à une expansion qui
s’avérait « anarchique et malaisée »23.
Il entend faire de Toulouse « un grand centre industriel, un pôle de
développement, une métropole régionale à vocation européenne »24.
Le maire décide de créer une sorte de deuxième ville, le Mirail. Mais
les objections que cette construction soulève ne manquent pas… Et en
premier lieu, celles qui sont relatives au coût. La première tranche a
déjà coûté 273 millions de francs pour 2 500 logements construits et
pour l’équipements de 10 000 autres. Pour justifier de tels frais, Louis
Bazerque déclare qu’à son avis, « c’est le prix de la libération de
l’espace pour l’homme »25.
Le but est louable, mais les moyens financiers pour y parvenir trop
considérables. Outre cette dépense que les adversaires politiques de
Louis Bazerque jugent trop importante, c’est la conception même du
Mirail qui est critiquée. Dès 1962, Jacques Maziol, qui est alors le
ministre de la Construction, UNR, protestait contre le peu de places que
le Mirail accordait aux maisons individuelles. En 1971, Pierre Baudis
reproche à Louis Bazerque d’avoir sacrifié l’aménagement du centre ville
à la création de cette cité.

48La seconde
« affaire » qui porte sérieusement préjudice à Louis Bazerque est celle
de la STCRT (Société des transports en commun de la région toulousaine).
Si l’on en croit les statistiques du ministère de l’Équipement, la
STCRT enregistre une baisse annuelle de fréquentation d’environ 7 %.
Qu’envisage alors Louis Bazerque pour tenter de remédier à ce problème ?
À l’approche des élections, Louis Bazerque se déclare partisan de la
création d’un fonds national des transports en commun pris en charge par
l’État. Le directeur de la STCRT, soutenu par le comité de coordination
des usagers des transports en commun de la région toulousaine, souhaite
pour sa part la création d’un service public géré par l’ensemble de la
collectivité. Malgré l’insistance du comité, Louis Bazerque semble
vouloir rester sur ses positions. En novembre 1968 enfin, il annonce que
le plan de rénovation sera présenté à l’assemblée municipale et
le 10 juillet 1970, il fait adopter le principe de la création d’une
société d’économie mixte chargée d’acheter les biens de la STCRT. Cinq
mois plus tard, le 23 décembre exactement, la municipalité décide
qu’elle détiendra 51 % des parts de la SEMVAT (Société d’économie mixte
de transports de l’agglomération toulousaine).

  • 26 Le Monde, le 26 février 1971.

49C’est en 1971, à
la faveur de la campagne électorale, que « le scandale de la STCRT »
éclate au grand jour… Par la voix d’Achille Auban, alors maire et
conseiller général de Saint-Béat, le PSU parle d’« une affaire
mystérieuse et peut-être scandaleuse »26.
Car la société, pour absorber la STCRT, devait dans un premier temps
débourser un milliard d’anciens francs. Or en 1970, la municipalité
décidait d’acquérir non plus 51 % des parts, mais 78 %, portant ainsi le
coût de l’opération à 1 milliard 864 millions d’anciens francs ! (la
différence étant représentée par les actions d’un groupe minoritaire
gravitant autour d’une banque locale).

50La question est
alors posée : pourquoi, en 1970, fallait-il acheter les actions du
groupe minoritaire alors qu’en 1969 il suffisait d’acheter celles du
groupe majoritaire ? Louis Bazerque justifie cette importante différence
par la valeur des terrains et des bâtiments d’exploitation de la STCRT.
Mais d’après Achille Auban qui se base sur une estimation des domaines,
cette valeur n’aurait pas dû dépasser 500 millions d’anciens francs.
Pendant une campagne électorale, ces interventions alertaient la ville
rose sur d’éventuels agissements spéculatifs auxquels se serait livré le
maire. Si l’on ne peut évaluer avec certitude les conséquences
électorales de cette affaire, il est néanmoins possible de dire, au vu
des résultats, qu’elle a eu un impact certain sur la population.

Les atouts de Pierre Baudis

51Les raisons
expliquant l’échec de Louis Bazerque sont donc nombreuses à lui être
directement imputables. Cependant, il faut reconnaître à Pierre Baudis
une habileté tactique et une image de marque non dénuée d’un certain
prestige.

52Élu conseiller
en 1959, il devient la même année deuxième adjoint au bureau de l’aide
sociale. En 1965, il est reconduit dans ces deux fonctions, et se voit
promu au rang de premier adjoint. Surtout, son poste à l’assistanat n’a
pu que l’aider dans sa conquête du Capitole et ce d’autant qu’il
l’occupa douze années durant. Cependant, il n’avait pas prévu que cela
lui serait utile dans l’hypothèse d’une candidature municipale. Ce poste
a eu le double avantage de permettre à Pierre Baudis de se faire non
seulement connaître des Toulousains, mais surtout apprécier d’eux.
Auprès du troisième âge, on peut même parler d’une véritable emprise ;
grâce à son action, le candidat indépendant acquiert la réputation d’un
homme sensible et généreux. Sans élever le ton, presque bonhomme et
toujours soucieux de rester étranger à toute idéologie précise, il
semble n’être qu’attentif aux plus défavorisés.

  • 27 L’Express, 15-21 mars 1971.

53En outre, le
candidat indépendant avait composé une liste qui a su répondre aux
aspirations de 57 % des Toulousains. Est-ce parce qu’il l’avait
présentée comme étant avant tout une liste apolitique ? Très
certainement… Pierre Baudis bénéficiait pour cela de deux atouts
majeurs. D’abord nous avions vu combien le dosage avait été réussi entre
les différentes familles politiques. Sur 27 élus, il y avait
effectivement 12 apolitiques. Et non seulement il choisit des noms
connus de la population Toulousaine, mais également des noms qui sont
représentatifs. L’Express a ainsi écrit à propos de l’adhésion
d’André Brouat et d’André Turcat qu’elles étaient celles du « rugby qui
passionne le pays » et celle de « l’avion qui le fait vivre »27.
En outre, la liste regroupe des professeurs et des commerçants aussi
bien que des ingénieurs ou des avocats. On relève également un
journaliste et un ouvrier mécanicien retraité. La liste de Pierre Baudis
semble être ainsi à l’image de Toulouse et les électeurs peuvent
facilement s’y sentir représentés. Si la majorité des Toulousains juge
donc la liste attrayante, c’est sans doute parce qu’elle est avant tout
fondée sur l’aspect gestionnaire et non politique de la charge
municipale. Dans le discours de Pierre Baudis cette idée de
rassemblement pour le seul but du bien de la cité revient toujours.

54Le second atout
dont Pierre Baudis bénéficie est sa propre étiquette politique. Être
apparenté aux Républicains indépendants lui permet effectivement de se
situer dans le camp de la majorité présidentielle, et de sous-entendre
être le représentant du gouvernement. Il peut ainsi bénéficier des
avantages inhérents aux candidats du pouvoir, en obtenir l’appui sans
jamais y appartenir vraiment. Cet apparentement a, de plus, le grand
avantage de rassurer un électorat qui se situe à gauche de longue date.
Arborer la bannière gaulliste aurait été, dans une ville
traditionnellement socialiste, bien maladroit. En outre, Pierre Baudis
aurait ainsi trahi ses sentiments politiques modérés.

55À partir de 1971,
un glissement vers la droite est certes net, mais on ne peut pas parler
réellement de bouleversement dans les valeurs politiques toulousaines.
Rappelons d’abord que depuis la Libération, les socialistes s’étaient
alliés aux partis du centre afin de conserver la mairie. De plus, Pierre
Baudis a toujours affiché un certain apolitisme nécessaire dans une
ville qui n’est pas un bastion de la droite. Mais il n’est pas un cas
unique. D’autres maires de grandes villes adoptent la même politique.
Jacques Chaban-Delmas a réussi à imposer l’image d’un maire rassembleur
dans sa ville de Bordeaux, ennemi des idéologies, et davantage soucieux
de réalisations pratiques.

56Pierre Baudis se
compose une image de père tranquille, préoccupé du bien-être des
personnes âgées. Sa popularité est d’ailleurs grande parmi les électeurs
du troisième âge. Face aux idées modernistes de Louis Bazerque, les
Toulousains se sont prononcés favorablement pour Pierre Baudis, qui se
veut défenseur du vieux Toulouse. De même, en 1977, ce dernier base sa
campagne sur sa gestion de la ville accomplie pendant six années et le
bilan se veut rassurant pour les Toulousains. De toute évidence, les
Toulousains se sentent davantage concernés par des problèmes de gestion
interne, plutôt que par des considérations purement politiques. À
l’image de Pierre Baudis, les maires qui lui succèderont tiendront
compte de cette sensibilité particulière qui les oblige à mener une
politique la plus consensuelle possible.

 

 

Updated/maj. 06-01-2022

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